Le 7 juin 2025 à Malabo, un événement aux allures de coup de tonnerre diplomatique secoue la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). Le Rwanda annonce son retrait de l’organisation régionale, dénonçant ce qu’il qualifie de « dérive » en faveur de la République démocratique du Congo (RDC). Derrière cette décision, un affrontement politique et symbolique dont les répercussions dépassent les couloirs feutrés des sommets de chefs d’État : elles traduisent un véritable renversement d’équilibre diplomatique dans la région.
Un camouflet pour Kigali
Tout commence lors du 26ᵉ sommet ordinaire de la CEEAC. Le Rwanda, conformément au principe de présidence tournante, devait prendre la tête de l’organisation. Mais, contre toute attente, les chefs d’État prolongent le mandat du président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema Mbasogo d’une année supplémentaire. Une manière à peine voilée d’empêcher Kigali d’assumer ce rôle.
La délégation rwandaise est furieuse. « Le Rwanda déplore l’instrumentalisation de la CEEAC par la RDC avec le soutien de certains États membres », déclare la diplomatie rwandaise dans un communiqué virulent. « Cette dérive s’est une fois de plus manifestée lors du sommet à Malabo, où le droit du Rwanda à la présidence rotative […] a été délibérément ignoré pour imposer le diktat de la RDC. »
À huis clos, les tensions sont vives. Un commissaire de la CEEAC confie à l’AFP, sous couvert d’anonymat : « C’était chaud entre le ministre rwandais et celui de la RDC, qui a dit que si le Rwanda prenait la présidence, eux ne pourraient pas se rendre au Rwanda pour les activités ou événements de la communauté. Le Burundi est aussi sur la même voie. »
Dans la foulée, le ministre rwandais des affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, s’indigne sur le réseau X (anciennement Twitter) : « Il est incroyable et inacceptable de constater qu’alors que des efforts diplomatiques sont en cours entre Kigali et Kinshasa, la RDC continue de se plaindre dans toutes les organisations régionales et internationales en accusant le Rwanda de ses propres turpitudes, sans parler de réclamer des sanctions. »
Mais cette posture défensive trahit surtout l’isolement progressif d’un régime rwandais qui, malgré sa puissance militaire et sa maîtrise des récits internationaux pendant des années, voit aujourd’hui son influence s’éroder.
La RDC marque des points : une diplomatie offensive et stratégique
Pendant que le Rwanda se retire de la CEEAC, la RDC accumule les victoires diplomatiques. Le 3 juin 2025, Kinshasa réalise un exploit : elle est élue membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU pour la période 2026-2027, récoltant 183 voix sur 188. Une première depuis 1995. Ce retour au sein du cercle des puissances onusiennes est salué comme un triomphe. Le ministre congolais des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, parle d’un « succès qui consacre le retour de la RDC dans le concert des grandes diplomaties actives et influentes du monde ».
Et ce n’est pas tout. Quelques jours plus tôt, la RDC avait été désignée vice-présidente de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies. Un double couronnement qui témoigne d’un repositionnement stratégique de Kinshasa au cœur des institutions multilatérales.
Les lignes bougent aussi en Afrique et en Europe
Cette montée en puissance diplomatique ne se limite pas aux Nations unies. En Afrique, de nombreux États, comme le Burundi, l’Angola, la République centrafricaine ou encore le Congo-Brazzaville, ont marqué leur désaccord croissant avec Kigali. Certains vont jusqu’à soutenir des résolutions hostiles au Rwanda, comme celle du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine condamnant les violences du M23.
En Europe, la Belgique, ancienne puissance coloniale dans les Grands Lacs, a officiellement dénoncé l’implication du Rwanda dans le soutien au M23. Des voix s’élèvent aussi au sein du Parlement européen pour réclamer la suspension de certains partenariats militaires et économiques avec Kigali.
Une mission diplomatique menée par le président du Sénat congolais, Modeste Bahati Lukwebo, en mars dernier, a permis de rallier une majorité d’États membres de l’Union européenne à la cause congolaise. L’objectif ? La pleine application de la résolution 2773 du Conseil de sécurité, qui condamne explicitement l’appui du Rwanda au M23 et appelle au retrait de ses troupes du sol congolais.
Ironie du calendrier : à peine trois mois avant le sommet de la CEEAC, Paul Kagame et Félix Tshisekedi s’étaient rencontrés au Qatar pour relancer les pourparlers de paix. Cette rencontre, médiatisée et facilitée par Doha et Washington, avait suscité un mince espoir de détente. Dans ce contexte, la rupture avec la CEEAC sonne comme un aveu d’échec de la diplomatie rwandaise. Kigali n’a pu empêcher l’accumulation de soutiens à la cause congolaise ni conserver ses prérogatives régionales.
Vers un rééquilibrage régional ?
Le retrait du Rwanda de la CEEAC ne marque pas seulement une protestation passagère. Il consacre une perte de terrain stratégique. Cette organisation, qui compte parmi ses membres de nombreux États voisins de la RDC, était jusqu’ici une plateforme régionale où Kigali exerçait une influence réelle. En se retirant, le Rwanda abdique ce levier, laissant le champ libre à une RDC en quête de leadership continental.
Derrière ce geste, c’est toute la logique de la diplomatie de Paul Kagame qui vacille. Longtemps perçu comme un chef d’État réformateur, respecté pour sa fermeté, le président rwandais fait désormais face à une contestation croissante, aussi bien en Afrique qu’en Occident.
Alors que les combats continuent à l’est et que les populations civiles paient un lourd tribut, le front diplomatique prend de plus en plus d’importance. La RDC, en réussissant à mobiliser autour d’elle une coalition de plus en plus large, inflige à Kigali une série de revers diplomatiques retentissants.`Le retrait de la CEEAC n’est pas seulement un repli. C’est un signal. Le Rwanda, autrefois acteur incontournable de la sous-région, se retrouve acculé. Face à lui, une RDC qui apprend à parler le langage de la diplomatie mondiale. Et qui, pour une fois, semble être écoutée.
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