Il existe, dans la poussière des bibliothèques grecques, une histoire dont la résonance n’a jamais cessé de vibrer. Elle parle d’un roi, d’un frère trahi, d’un autre qui trahit, d’une guerre fratricide aux portes d’une ville. Une histoire d’orgueil, de pouvoir, de mort, et de silence. Une tragédie, disait-on. Pourtant, il semble qu’elle soit aussi une prophétie. Car ce récit-là, à quelques détails près, se joue à nouveau, aujourd’hui, au cœur du Congo.
Les frères de Thèbes

Dans la cité de Thèbes, il y avait deux fils : Étéocle et Polynice, nés de la lignée maudite d’Œdipe. Frères de sang, frères de destin, ils s’étaient entendus – croit-on – pour gouverner en alternance, un an chacun. L’élégance d’un compromis entre l’ambition et l’ordre. Mais à la fin de sa première année, Étéocle oublia sa promesse. Ou fit semblant de l’oublier. Il décida de rester sur le trône. Car le pouvoir, une fois goûté, possède ce parfum de fruit défendu que la mémoire ne peut effacer. P
olynice, évincé, s’exila. Et comme tant d’exilés que le chagrin ronge plus que la faim, il devint obsédé par le retour. Il partit à Argos, cité étrangère, et là, il pactisa. Il offrit une guerre contre sa propre ville en échange d’un trône. Ce qu’il ne pouvait obtenir de son frère, il l’arracherait avec l’aide d’un autre. Et c’est ainsi que les deux frères se retrouvèrent, non pas dans une salle du conseil, mais sur un champ de bataille – chacun à la tête d’une armée. Ils se tuèrent, l’un pour défendre, l’autre pour reprendre. Thèbes perdit ses fils dans cette lutte insensée.
La couronne vacante échut alors à leur oncle, Créon, qui n’avait pas combattu, s’emparant du trône sur les cadavres de ses neveux. Désormais roi, Créon interdit qu’on enterre Polynice. Il ne s’agissait pas seulement d’une punition, mais d’un principe immuable : quiconque s’allie à l’ennemi contre sa cité ne mérite pas la terre de ses ancêtres. Aux yeux de Créon, la loyauté envers la patrie primait sur les liens du sang, et la trahison représentait le crime suprême. Son premier décret fut donc terrible de fermeté, interdisant sous peine de mort que l’on rende les honneurs funèbres à Polynice, le traître qui avait convoqué une armée étrangère.
Les frères de Kinshasa

Il n’y a pas si longtemps, deux hommes se serrèrent la main dans une salle discrète, non loin du fleuve Congo. L’un venait de gouverner pendant 18 ans, dans l’opacité d’un pouvoir lent, solide, glacial. Joseph Kabila, héritier du feu et de la fatigue, croyait pouvoir céder le trône sans vraiment quitter le palais. L’autre, Félix Tshisekedi, portait un nom comme on porte un manteau trop large – celui d’un père dont la voix résonnait encore parmi les foules. Il avait les habits du changement, mais savait qu’il fallait d’abord composer. Il accepta ce pacte inavouable : le pouvoir serait à lui en apparence, mais les leviers resteraient entre d’autres mains. Une cohabitation silencieuse. Une alternance truquée.
Comme Étéocle et Polynice, ils avaient juré de se partager le royaume. Mais très vite, les coutures craquèrent. Félix, méthodiquement, consolida ses positions. Il écarta les pions de l’ancien régime, rassembla ses propres réseaux, désarma les mécanismes cachés. Il devint roi dans les faits. Et, comme à Thèbes jadis, l’autre frère se sentit trahi. Joseph Kabila disparut des radars. Le silence, chez lui, n’est jamais inactif. Il savait que le pouvoir a une mémoire longue, mais aussi une patience courte. Il ne tenterait pas de reprendre Kinshasa par des votes. Il tenterait ce que Polynice avait tenté : le retour par l’extérieur.
L’histoire ne se répète pas, dit-on, mais elle insiste. Aujourd’hui, le pacte s’est reformé, et il ne cache même plus ses contours. Dans l’ombre, Joseph Kabila a tissé une alliance avec Kigali, qui depuis deux décennies rêve tout haut de reconfigurer les frontières de l’Est congolais. Avec lui, Corneille Nangaa – l’ancien arbitre électoral devenu acteur –, quelques ex-généraux en mal de revanche, des dissidents fatigués, et quelques penseurs sans racines. Ils parlent d’“autonomie”, de “refondation”, de “fédéralisme” — autant de mots neufs pour un projet ancien : reprendre par la force ce qui a été perdu par le choix du peuple. Ils marchent non pas contre un homme, mais contre une nation. Et l’arrogance est la même que celle de Polynice : croire que l’on peut ramener la paix avec une armée étrangère.
Mais l’histoire se moque des stratèges. Ne voient-ils pas que de ce duel fratricide, aucun d’eux ne sortira vainqueur ? Lorsque deux frères se déchirent, c’est la cité tout entière qui saigne – et un tiers larron attend dans l’ombre de rafler la mise. Le premier qui tenta de revenir avec une armée sous la capuche tomba avant d’avoir atteint les portes. Son corps, comme celui de Polynice, ne fut ni pleuré ni enterré par la cité. Il était déjà trop tard. Car ce n’est plus seulement une question de rivalité : c’est une affaire de légitimité et de mémoire. Le peuple congolais a trop pleuré, trop souffert, trop enterré sans cercueil pour tolérer qu’un exilé revienne au bras de ceux-là mêmes qui incendient encore nos collines.
Créon face à la trahison, le roi qui est resté, celui que l’on accusait de lenteur et d’hésitation, se dresse et décrète : « Que celui qui revient avec l’étranger pour prendre ce qu’il a perdu soit traité comme l’ennemi qu’il est devenu. Qu’il ne reçoive ni tombe, ni larme. » Ainsi, par cet acte d’autorité implacable rappelant la loi de Créon, le souverain du Congo réaffirme un principe ancestral : nulle paix ne saurait éclore de la trahison. La cité se protège en proscrivant ceux qui l’ont vendue. La voix de Créon résonne à travers les siècles – « Honneur à ceux qui servent et défendent la patrie; mort et châtiment à ceux qui veulent l’anéantir », disait-il – et aujourd’hui encore, elle trouve un écho sur les rives du fleuve Congo. La trahison suprême d’avoir appelé l’ennemi sur le sol natal sera marquée du sceau de l’infamie. Le Congo, à l’image de Thèbes, refuse désormais tombe et larme aux fils indignes qui osent pactiser avec l’étranger.
Néanmoins, l’histoire, sévère mais juste, nous rappelle une dernière fois sa leçon : dans la guerre entre frères, il n’y a pas de vainqueur – sinon l’ombre du troisième qui guette – et la pire des folies est de chercher dans l’ennemi l’allié d’un jour. Chaque génération doit choisir son camp : celui de la fidélité à la patrie, ou celui de l’oubli – et porter le poids de son choix sous le regard imperturbable des dieux et des hommes.
Litsani Choukran,
Le Fondé.
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