En effet, le chaos administratif s’affiche jusque sur les murs de la mairie. Depuis plusieurs mois, la deuxième ville de la République démocratique du Congo vit au rythme d’un conflit institutionnel feutré mais tenace entre Joyce Tunda Kazadi, maire adjointe, devenue maire intérimaire d’office pour combler le vide, et Patrick Kafwimbi Mumamba, nommé maire intérimaire par arrêté ministériel en février 2025. Tous deux issus de l’UDPS, le parti présidentiel, ils revendiquent chacun la légitimité à diriger la ville.
Derrière ce duel d’apparence technique, c’est un bras de fer entre légalité administrative et réalités politiques qui s’est engagé, mettant à nu les fragilités de la gouvernance décentralisée en RDC.
Un intérim disputé
Tout commence en 2024, lorsque Joyce Tunda, alors maire adjointe, assure l’intérim à la suite de l’élection de son titulaire, Martin Kazembe, au poste de vice-gouverneur du Haut-Katanga. Sa gestion, quoique discrète, s’inscrit dans la continuité administrative.
Mais le 27 février 2025, un arrêté ministériel signé par Jacquemain Shabani, vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, vient bouleverser les équilibres. Il nomme Patrick Kafwimbi, cadre influent de la jeunesse UDPS à Lubumbashi, maire intérimaire, arguant un vide institutionnel à la tête de la ville. Une décision que Joyce Tunda juge illégale.
« La loi est claire : en cas de vacance, l’intérim revient de droit au maire adjoint », plaide Me Emery Tshibanda, avocat de Joyce Tunda, qui dépose un recours devant le Conseil d’État pour excès de pouvoir.
Le Conseil d’État tranche, mais la crise persiste
Le 17 juillet 2025, le Conseil d’État donne raison à Joyce Tunda. L’ordonnance, rendue dans l’urgence, annule la nomination de Kafwimbi et ordonne son retrait immédiat. Le texte est formel : seul le Président de la République peut, sur proposition du ministère de l’intérieur, nommer les autorités locales.
Ayant introduit recours à la décision du conseil d’État, Patrick Kafwimbi a été débouté. Dans une ordonnance rendue publique le 31 juillet 2025, la juridiction d’ordre administratif a confirmé la suspension de l’arrêté ministériel qui avait nommé le challenger de Joyce Tunda comme maire intérimaire de Lubumbashi. Sa requête en révision a été jugée recevable mais non fondée, consolidant ainsi la réhabilitation de l’ancienne maire a.i dans ses fonctions.
Pourtant, malgré cette victoire juridique, le statu quo s’installe sur le terrain. Patrick Kafwimbi refuse de céder son fauteuil, arguant ne pas avoir été officiellement notifié. Depuis lors, il se présente à la mairie comme si de rien n’était. Le 1er août, Joyce Tunda fait son retour à Lubumbashi, décidée à reprendre ses fonctions.
L’épisode de ce 5 août 2025, où le véhicule de Joyce Tunda est aperçu sur le parking réservé au maire titulaire, alimente la tension. Certains y voient une provocation, d’autres une affirmation de ses droits. En toile de fond, un télégramme circulant sur les réseaux sociaux évoque son rappel à Kinshasa pour consultation par le VPM de l’Intérieur. De quoi semer encore plus le trouble.
UDPS divisée, Lubumbashi paralysée
Cette guerre des maires expose des fractures profondes au sein de l’UDPS, dans une province stratégique où les équilibres sont fragiles. Si Joyce Tunda incarne une ligne légaliste et institutionnelle, Patrick Kafwimbi bénéficie d’appuis internes puissants, y compris au sein du gouvernement central.
« C’est une bataille de clans dans le même parti, avec des enjeux de positionnement », analyse un cadre de la société civile du Haut-Katanga.
Sur le terrain, les effets se font sentir. Projets à l’arrêt, décisions bloquées, climat tendu au sein de l’administration : la ville paie le prix d’un imbroglio institutionnel que les autorités peinent à désamorcer.
Décentralisation à l’épreuve
Au-delà du duel personnel, cette affaire met en lumière les failles structurelles de la décentralisation congolaise. Les chevauchements de compétences entre le pouvoir central et les entités locales, l’ambiguïté des textes juridiques et la politisation des nominations administratives fragilisent l’État de droit.
Le Conseil d’État, en tranchant en faveur de Joyce Tunda, a réaffirmé l’autorité du droit sur les arrangements politiques. Mais sans volonté politique d’appliquer les décisions de justice, ces victoires juridiques risquent de rester symboliques.
Un test pour Kinshasa
Alors que le VPM de l’Intérieur est désormais interpellé publiquement pour désamorcer la crise, l’affaire de Lubumbashi pourrait servir de test grandeur nature pour la cohérence de l’action gouvernementale en matière de gouvernance locale.
L’enjeu ? Montrer que l’UDPS peut gouverner en respectant l’État de droit, même lorsque les intérêts politiques internes divergent.
Mais pour l’instant, à la mairie de Lubumbashi, deux cadres se disputent un seul fauteuil, pendant que les priorités urbaines – insalubrité, insécurité, mobilité – attendent toujours des réponses.
Junior Ngandu
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