Certaines histoires ne commencent pas par des réponses, ni même par des intentions claires — elles naissent d’une pression qui s’accumule à l’intérieur de personnages qui ne peuvent plus rester là où ils sont. No Jazz For The Leaving, de Katende Ngeleka, s’ouvre dans cet espace de tension, où l’ambition, la mémoire et le destin commencent à tirer les personnages dans des directions qu’ils ne comprennent pas entièrement.
À première vue, le roman ressemble à un voyage à travers plusieurs lieux — Sumbu, Kinshasa et Paris — mais il révèle rapidement quelque chose de plus intérieur. La géographie compte, mais seulement parce qu’elle façonne ce que deviennent les personnages sous son influence. Katende Ngeleka écrit avec une sensibilité à la fois cinématographique et profondément introspective, portée par un sens du récit qui accorde une place égale à l’émotion, au rythme et à la complexité morale.
Deux figures centrales portent le cœur du livre, chacune avançant dans la vie comme si elle poursuivait quelque chose d’insaisissable. Mulumba, saxophoniste tourmenté, est défini par le son et la frustration. Sa musique n’est pas un simple élément de décor — elle constitue le langage à travers lequel il tente d’échapper aux limites de son village et d’accéder à un monde plus vaste. La scène rhumba de Kinshasa en 1985 représente pour lui une promesse, tandis que Paris incarne à la fois l’espoir et la menace, un lieu où les rêves peuvent soit prendre forme, soit s’effondrer.
Puis il y a M. Morgan, un escroc se faisant passer pour un ecclésiastique, un homme façonné par la réinvention et la dissimulation. Il vit dans l’ombre d’un passé auquel il ne peut revenir et d’un objet qu’il n’aurait jamais dû prendre. La relique africaine qu’il a volée en 1937 devient bien plus qu’un symbole de culpabilité — elle se transforme en une présence qui perturbe son présent, brouillant la frontière entre conséquence et quelque chose de plus inquiétant.
Ce qui frappe, c’est la manière dont ces deux hommes évoluent différemment dans le monde, tout en voyant leurs trajectoires finir par se répondre. L’un est porté par l’aspiration et la musique ; l’autre par la fuite et la survie. Mais tous deux sont liés par une même quête silencieuse : celle de la liberté — et par cette vérité inconfortable selon laquelle la liberté n’est jamais sans coût.
La voix de Katende Ngeleka dans ce roman reflète un ensemble d’influences et d’instincts multiples. On y perçoit l’élan de quelqu’un qui a autrefois créé des bandes dessinées pour ses amis — un sens du rythme narratif, de la mise en scène visuelle et de l’impact émotionnel. On y retrouve aussi l’empreinte d’auteurs comme Achebe et C.S. Lewis, pour qui raconter une histoire ne consiste jamais seulement à décrire des événements, mais à explorer le sens, les conséquences et les forces invisibles qui façonnent les choix humains. À cela s’ajoutent des influences issues du cinéma, du voyage, du football et du leadership, donnant naissance à une écriture animée par le mouvement, la rigueur et une attention constante à la condition humaine.
Kinshasa, dans le roman, n’est pas passive : elle met les individus à l’épreuve. Elle résiste à l’ambition, révèle les failles et aiguise les désirs. Paris, quant à elle, se dresse comme une idée instable — tantôt salut, tantôt chute, toujours plus exigeante qu’accueillante.
Ce qui rend le récit captivant, c’est son refus de simplifier les personnages et leurs motivations. La soif de musique de Mulumba est à la fois magnifique et destructrice. La quête de contrôle de Mr. Morgan se transforme peu à peu en confrontation avec des forces qu’il ne peut plus rationaliser. Leurs histoires ne restent pas parallèles longtemps — elles finissent par s’entrecroiser de manière à la fois inévitable et troublante.
No Jazz For The Leaving devient ainsi une histoire de poursuite : celle du son, de l’évasion, de la rédemption et de la réinvention. Mais c’est aussi une réflexion sur ce que la poursuite fait aux êtres humains avec le temps — comment elle les transforme, les isole et révèle parfois des vérités auxquelles ils n’étaient pas préparés. Katende Ngeleka y déploie une voix attentive, réfléchie et sans crainte des zones troubles où réalité, mémoire et imagination se rencontrent.
Rédaction
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