Elle est entrée dans l’Histoire par une porte que nul avant elle n’avait franchie. Le 1ᵉʳ avril 2024, Judith Suminwa Tuluka devenait la première femme à accéder à la Primature de la République démocratique du Congo. Un événement rare, sans fracas mais au retentissement discret de ces moments de bascule. Veni : elle est venue. Non pas en conquérante, mais en témoin d’un temps nouveau, surgie du monde feutré du développement international, des couloirs du PNUD et des chantiers de réforme.
Son arrivée coïncida avec un moment de fragilité extrême. À l’Est, le tumulte de la guerre, les crimes répétés, les villes qui tombent, les milliers de familles déplacées. Au centre, un peuple inquiet, usé par les slogans vides, affamé de justice sociale et de résultats concrets. Le climat était à l’urgence, au soupçon, au besoin de preuves. Elle le savait. Vidi : elle a vu, écouté, observé. Elle a compris que gouverner n’était pas seulement une affaire de volonté mais de résistance.
Alors elle s’est mise à l’œuvre. Avec méthode, elle a tenté de rendre à l’action politique sa noblesse première : la gestion du réel. Elle hérita d’un budget ambitieux — 92,9 milliards de dollars sur cinq ans — et tenta de le plier aux exigences du quotidien. Le franc congolais, longtemps instable, se stabilisa autour de 2 850 CDF pour un dollar. L’inflation fut domptée, redescendant sous la barre des 10 %. Les réserves de change franchirent les 6 milliards. Et les prix de certains biens essentiels chutèrent : –41 % pour le maïs, –36 % pour la farine.
Elle impulsa le programme Transforme, qui formalisa des milliers de PME et injecta près de deux milliards dans l’économie réelle. Elle fit progresser le projet PDL‑145T, poursuivit la gratuité de l’enseignement primaire, initia la réforme de la fonction publique, doubla les soldes des militaires. Sur le front diplomatique, elle dénonça avec fermeté l’agression rwandaise et redonna à la RDC une voix claire sur la scène continentale.
Mais tout ne fut pas victoire.
Car comment triompher quand les armes continuent de crépiter dans les collines du Kivu ? Quand les déplacés, toujours plus nombreux, errent de camp en camp ? Quand les réformes avancent, mais que l’impatience populaire dépasse la courbe des résultats ? Suminwa n’a pas échoué. Mais elle a buté, parfois, sur l’épaisseur du réel. Sur les lenteurs d’un système ancien. Sur l’usure du politique dans un pays qui attend toujours trop de ses élus, trop vite, et à raison.
Presque Vici, donc. Car elle n’a pas conquis tous les fronts, mais elle a tenu. Elle n’a pas métamorphosé l’État, mais elle l’a servi. Dans un pays où les mots précèdent souvent les actes, elle a tenté d’inverser l’ordre. Elle a gouverné sans s’épancher. Elle a agi sans bruit. Cela aussi, c’est rare.
Et si l’Histoire, demain, referme cette parenthèse Suminwa à l’occasion d’un remaniement, qu’elle ne la traite pas comme un simple interlude symbolique. Qu’elle la nomme pour ce qu’elle fut : une tentative sérieuse, honnête, élégante. Celle d’une femme qui, dans la tourmente, osa l’équilibre.
Veni, Vidi, presque Vici. C’est parfois dans le presque que se cache la véritable grandeur.
Litsani Choukran,
Le Fondé.
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3 commentaires
Elle a fait ce qu’elle pouvait… c’était une première, espérons que les autres dames seront nommées…
Belle plume,comme à l’accoutumée
Excellent article, équilibré et lucide. Merci Mr Litsani.