Le 27 juin 2025, la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda signent à Washington un accord de paix inédit, sous médiation américaine. Ce « Washington Accord » vise à mettre fin à des décennies de conflits dans l’est congolais, en prévoyant notamment le retrait des troupes rwandaises sous 90 jours et le désengagement des groupes armés. L’initiative, soutenue par l’administration du président Donald Trump, est saluée comme un tournant historique vers la paix. Le président congolais Félix Tshisekedi est d’ailleurs présenté comme le « principal artisan » de cette avancée, ayant « su faire prévaloir la voie de la paix » malgré de nombreux obstacles. Toutefois, dès le lendemain de la signature, la mise en œuvre de l’accord se heurte à un climat de méfiance alimenté par des déclarations acerbes côté rwandais, tandis que Kinshasa adopte délibérément un ton mesuré pour préserver la fragile détente.
Kigali multiplie les déclarations provocatrices

Quelques jours à peine après l’accord, les dirigeants rwandais affichent une réserve teintée de provocation. Le 4 juillet, lors d’une conférence de presse à Kigali, le président Paul Kagame accueille l’accord avec prudence et avertit qu’en cas de manquement, « si l’autre partie joue des tours et nous ramène le problème, alors nous réglerons le problème comme nous l’avons toujours fait ».
Cette formule équivoque, perçue comme une menace voilée, laisse entendre que le Rwanda se tient prêt à intervenir de nouveau militairement si Kinshasa ne respectait pas ses engagements. M. Kagame insiste d’ailleurs sur la responsabilité de la RDC dans le succès du processus, affirmant que Kinshasa doit démanteler la rébellion des FDLR (Forces démocratiques de libération du Rwanda) pour garantir la viabilité de la paix. Tout en se disant reconnaissant envers les États-Unis, il déclare sans détour que « si [l’accord] n’aboutit pas, [les Américains] n’en seront pas responsables », sous-entendant que tout échec relèverait des Congolais.
Dans le même temps, le gouvernement rwandais maintient un discours offensif. Kigali continue de nier toute présence de ses troupes en RDC malgré un rapport accablant de l’ONU faisant état de milliers de soldats rwandais déployés au Nord-Kivu début 2025. Interrogée après ces révélations, la porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, élude les accusations et se contente de réaffirmer l’engagement de son pays dans le nouvel accord, en insistant sur « la neutralisation des FDLR » comme condition clé. Cette focalisation sur la menace des FDLR – régulièrement brandie par Kigali pour justifier ses incursions – entretient une rhétorique de défiance. Officiels rwandais et médias pro-gouvernementaux semblent minimiser leurs concessions, laissant entendre que le Rwanda n’a fait « que répondre aux provocations » et que la balle est désormais dans le camp de Kinshasa. Ce ton provocateur, au lieu de consolider la confiance mutuelle, jette un froid sur l’après-accord et suscite des doutes quant à la bonne foi de Kigali.
Silence prudent de Kinshasa et ton mesuré du gouvernement
Face à ces piques rhétoriques, Kinshasa choisit de calmer le jeu et d’éviter toute surenchère verbale. Fait notable, aucun haut responsable congolais ne répond publiquement aux déclarations de Paul Kagame, du moins pas sur le même registre. Comme l’ont relevé certains médias internationaux, « il n’y a eu aucune réponse officielle de Kinshasa » aux propos du président rwandais. Ce silence calculé contraste avec le ton belliqueux qui prévalait encore quelques semaines plus tôt, lorsque chaque incident frontalier provoquait un échange d’accusations enflammées entre les deux capitales.
Au lendemain de l’accord, le gouvernement congolais adopte une communication pédagogique et apaisante. Depuis l’étranger, où il accompagnait le Président Tshisekedi, le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya salue « un deuxième pas positif vers la paix ». Tout en rappelant le caractère délicat du processus, il se félicite de chaque avancée obtenue sous l’égide de la médiation américaine. « Nous sommes engagés depuis deux ans dans ce processus, et chaque fois qu’il y a des progrès, nous les apprécions », explique-t-il, avant de souligner que l’étape de Washington prépare la phase décisive à venir.
Dans le même esprit, la ministre d’État en charge des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, intervient à la télévision nationale pour rassurer l’opinion congolaise. Elle tient à préciser que « l’accord signé à Washington se concentre sur la paix à l’Est de la RDC et n’a rien d’un bradage de nos ressources », réfutant les rumeurs selon lesquelles Kinshasa aurait cédé des concessions minières en échange de la paix. « S’il s’agissait de vendre nos minerais pour avoir la paix, nous aurions commencé par là – ce qui n’est pas le cas », insiste la cheffe de la diplomatie congolaise, soulignant qu’aucune clause économique spécifique ne figure dans le texte. Le message est clair : la RDC reste vigilante quant au respect de sa souveraineté et de son intégrité territoriale, tout en donnant une chance à la diplomatie.
Par ailleurs, à l’occasion du 65ᵉ anniversaire de l’indépendance le 30 juin, le président de l’Assemblée nationale Vital Kamerhe – allié de Félix Tshisekedi – publie un message d’unité nationale qui reflète parfaitement la position officielle. Il qualifie l’accord de Washington de « jalon majeur dans la construction d’une réponse politique et diplomatique » à la crise de l’Est. Rendant hommage au « courage politique » du Président Tshisekedi, Kamerhe affirme que cet accord ouvre la voie à « une prospérité partagée entre les pays et les peuples de la région des Grands Lacs », sans jamais « transiger sur la souveraineté ni l’intégrité territoriale » du Congo.
Au lieu de polémiquer avec Kigali, Kinshasa choisit donc de mobiliser ses énergies en interne, appelant ses citoyens et ses forces politiques à « taire [leurs] différends » et à « faire primer l’intérêt supérieur de la Nation ». Ce choix stratégique de la désescalade verbale traduit la volonté de donner toutes ses chances à la paix fraîchement négociée, au moment où se profile une possible rencontre des deux chefs d’État à la Maison Blanche pour entériner définitivement l’accord.
Vital Kamerhe, artisan d’une détente historique à Paris

C’est dans ce contexte de rapprochement prudent que Vital Kamerhe va incarner, sur la scène internationale, la volonté congolaise d’apaisement. Le 13 juillet 2025, à Paris, se déroule la 50ᵉ session de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF). Lors de cette réunion, une image forte va marquer les esprits et symboliser l’espoir d’une réconciliation entre Kinshasa et Kigali : celle de Vital Kamerhe, tout sourire, échangeant une accolade fraternelle avec le représentant rwandais Mussa Fazil Harerimana.
Quelques instants plus tôt, depuis la tribune de l’Assemblée nationale française, le président de l’Assemblée congolaise venait de « tendre la main au Rwanda », un geste salué chaleureusement par son homologue rwandais, vice-président de la Chambre des députés à Kigali. La scène, chargée d’émotion, s’est conclue par cette étreinte symbolique entre les deux hommes, aussitôt applaudie par l’ensemble des parlementaires présents.
Cette poignée de main historique, survenue en présence de hauts responsables de la Francophonie, a été accompagnée de paroles tout aussi significatives. Dans son discours, Vital Kamerhe a martelé l’importance d’une paix durable entre Congolais et Rwandais, soulignant que « la RDC et le Rwanda sont condamnés par l’histoire et la géographie à vivre en bonne entente ». « Aucun des deux pays ne déplacera l’autre, et les peuples s’entendent ; à nous, politiques, de jouer notre partition », a-t-il lancé en substance, traduisant un message de réalisme et de responsabilité partagée. Il a ensuite déclaré avec force que « la République Démocratique du Congo est prête. Elle est prête à faire la paix avec son voisin le Rwanda ».

Dans la salle, ces mots ont résonné comme un écho à des décennies de conflits fratricides. Kamerhe, originaire de l’Est du Congo et lui-même témoin des affres de la guerre, a ajouté que « les femmes, premières victimes de la guerre, sont prêtes à pardonner », tout en appelant à ce que justice soit rendue pour les atrocités passées. Ce passage, accueilli par une ovation, sonne comme un cri du cœur en faveur de la réconciliation, mais sans amnésie : pardonner oui, oublier non.
Signe que ce changement de ton est le fruit d’un effort concerté, l’APF a adopté à l’unanimité une résolution historique soutenant pleinement l’accord de Washington et les initiatives régionales de paix. Le texte appuie la médiation menée sous l’égide des États-Unis et de l’Union africaine, et insiste sur la participation des femmes et des jeunes aux processus de réconciliation. Surtout, il condamne sans équivoque les incursions militaires et tout soutien aux groupes armés déstabilisant l’est congolais, réaffirmant l’attachement au respect de la souveraineté et des frontières de la RDC. En d’autres termes, la communauté francophone – incluant la délégation rwandaise elle-même – a endossé le point de vue congolais dénonçant les agressions extérieures. L’accolade Kamerhe–Harerimana, immortalisée ce jour-là, vient donc couronner une séquence diplomatique où Kinshasa a engrangé un soutien international ferme tout en montrant un visage de paix.
Si ce rapprochement spectaculaire a été largement salué à l’étranger, il n’a pas manqué de susciter des remous sur la scène politique congolaise. Voir un haut responsable de la RDC embrasser fraternellement un émissaire rwandais – alors même que les troupes de Kigali étaient accusées quelques mois plus tôt d’occuper des territoires congolais – a dérouté une partie de l’opinion. Dans les rangs du parti présidentiel UDPS notamment, certains militants ont crié à la trahison après la diffusion des images de Paris. Sur les réseaux sociaux, des voix proches de l’UDPS sont allées jusqu’à accuser Vital Kamerhe d’être un « traître » qui “jouerait sa survie politique face à l’agression rwandaise”, en sacrifiant la justice au profit d’arrangements avec l’ennemi.
Ces critiques virulentes témoignent de la colère encore vive d’une frange de Congolais envers le Rwanda, colère attisée par les souffrances subies dans l’est du pays. Elles illustrent aussi la défiance que continue d’inspirer Vital Kamerhe à certains partisans de Félix Tshisekedi – son ancien rival de 2018 devenu allié –, au point que sa loyauté est périodiquement mise en doute.
Pourtant, loin d’une capitulation, l’attitude de Kamerhe s’inscrit dans la droite ligne de la stratégie diplomatique prônée par le président Tshisekedi. Ce dernier, après des mois de confrontation ouverte avec Kigali, a fait le pari d’une désescalade contrôlée afin de donner sa chance à une solution négociée. En soutenant l’accord de Washington et en s’abstenant de tout discours va-t-en-guerre, le chef de l’État congolais entend visiblement explorer jusqu’au bout la voie de la paix, ne serait-ce que pour mieux isoler le Rwanda sur la scène internationale en cas de nouvel échec.
Vital Kamerhe, en tant que président de l’Assemblée et diplomate informel, est l’un des artisans de ce virage pragmatique. Son geste de conciliation à Paris, aussi critiqué soit-il par certains, est cohérent avec l’orientation fixée par Kinshasa : montrer au monde que la RDC privilégie le dialogue, sans pour autant renoncer à ses revendications légitimes. D’ailleurs, Kamerhe l’a souligné dans son discours à l’APF : la RDC est prête à pardonner, « sans renoncer à la justice et la réparation ». Cette phrase, passée un peu inaperçue dans l’euphorie de la réconciliation, rappelle que le pardon ne signifie pas l’oubli des crimes commis ni l’abandon des poursuites contre les auteurs de violences. Kinshasa reste déterminé à ce que les massacres et pillages qui ont endeuillé l’Est ne bénéficient pas d’une amnistie générale, et que la question des réparations soit abordée le moment venu. Autrement dit, main tendue ne rime pas avec naïveté.
En outre, le gouvernement congolais continue de chercher des garanties. L’invitation officielle lancée par Washington à Félix Tshisekedi et Paul Kagame – remise aux ministres congolais et rwandais le 27 juin – prévoit une prochaine rencontre des deux présidents à la Maison Blanche. C’est lors de ce sommet à venir, sous l’égide directe du président Trump, que pourraient être signés des accords additionnels, notamment sur la coopération économique et sécuritaire, qui donneraient du contenu au rapprochement politique. Kinshasa mise beaucoup sur cet engagement américain pour contraindre Kigali à respecter sa parole. D’ores et déjà, l’administration Trump a averti qu’en cas de manquement à l’accord, « de très sévères sanctions, financières et autres » pourraient frapper les contrevenants. Cette caution de Washington, inespérée il y a encore un an, est un atout que Tshisekedi entend préserver en évitant tout dérapage verbal ou militaire imputable à son camp.
En définitive, depuis la signature de l’accord de paix, la RDC a résolument adopté une posture d’apaisement diplomatique, malgré les provocations et la défiance persistante du voisin rwandais. Là où Kigali multiplie les déclarations martiales et ambiguës, Kinshasa répond par le silence ou par des messages de rassemblement. Ce contraste était frappant dans les semaines qui ont suivi le 27 juin : d’un côté, un Paul Kagame sur la défensive, promettant de « régler le problème » à sa manière au moindre faux pas congolais; de l’autre, un Félix Tshisekedi qui enjoint sa classe politique à faire bloc derrière la paix et envoie Vital Kamerhe porter la bonne parole de la réconciliation sur la scène internationale. Ce choix de la désescalade, aussi risqué soit-il politiquement à l’approche des élections en RDC, permet au pays de marquer des points sur le plan diplomatique. L’adoption de la résolution de l’APF condamnant les agressions au Nord-Kivu en est un exemple éloquent. Kinshasa a montré qu’il savait obtenir des condamnations de principe sans hausser le ton, ce qui renforce sa position de victime de l’agression aux yeux de la communauté internationale.
Il serait prématuré de crier victoire : l’est de la RDC demeure en proie à une situation humanitaire catastrophique et les rebelles du M23 n’ont pas désarmé pour autant. Les prochains mois seront décisifs pour traduire les promesses de Washington dans les faits. Néanmoins, le pari de la diplomatie tenté par Félix Tshisekedi offre une fenêtre d’espoir. En « tenant fermement le gouvernail » de l’apaisement, comme l’a poétiquement formulé Vital Kamerhe, les autorités congolaises entendent guider le navire vers des eaux plus sereines – quitte à affronter les tempêtes des critiques intérieures. Si la paix finit par l’emporter, l’histoire retiendra peut-être qu’il aura fallu ce mélange de fermeté sur les principes et d’ouverture au dialogue pour briser le cycle infernal des conflits entre Kinshasa et Kigali. En attendant, la RDC avance prudemment, le rameau d’olivier dans une main, et la recherche de la justice dans l’autre, espérant que le Rwanda finira par faire preuve de la même bonne volonté.
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