Le veto du « barbus »

À Johannesburg, Jacques Kyabula se croit encore en mesure de négocier une sortie par le haut. Ses relais politiques s’activent auprès des réseaux de l’AFC/M23, où d’anciens compagnons du PPRD ont trouvé refuge. L’ancien gouverneur se dit convaincu qu’il a sa place : il dispose d’un nom, d’un carnet d’adresses, et surtout d’argent.
Les premiers contacts laissent entrevoir une ouverture. Un ancien cadre politique, joint à Goma, résume : « Pour certains, Kyabula pouvait représenter un atout. Sa notoriété au Katanga, sa capacité financière, et son expérience institutionnelle étaient des arguments. » Dans son entourage, l’homme ne cache pas sa confiance. « Ils ont besoin de moi, ils ne refuseront pas », répète-t-il. Il croit pouvoir se réinventer, passer du statut de gouverneur assiégé à celui de figure rebelle.
Mais très vite, un autre nom refait surface : Joseph Kabila. L’ancien président, encore influent dans les cercles proches de l’AFC, tranche. Selon un confident de Corneille Nangaa, ex-président de la CENI devenu stratège rebelle, Kabila oppose un veto catégorique. Un interlocuteur qui a suivi les discussions rapporte la formule lapidaire : « Avec lui, on ne gagne rien. » Aux yeux de l’ancien chef de l’État, Kyabula incarne l’opportunisme : un homme capable de retourner sa veste selon les circonstances, prêt à vendre sa loyauté au plus offrant. « Trop fragile, trop exposé, pas assez fiable », commente un analyste sécuritaire à Kinshasa.
La décision tombe comme une sentence. Les intermédiaires se taisent. Les appels de Johannesburg restent sans réponse. Dans sa villa, Kyabula continue de vérifier son téléphone, persuadé qu’un message finira par arriver. Mais le silence devient son seul interlocuteur. Ainsi s’achève l’illusion d’une reconversion rebelle. Pour le gouverneur déchu, Johannesburg n’est plus une étape vers un front, mais un cul-de-sac.
Le pivot : le retour du faux fils prodige

Après le veto de Joseph Kabila, Jacques Kyabula comprend qu’il n’a plus d’options à l’Est. Ses espoirs d’adhésion à l’AFC/M23 s’évaporent. Les appels restent sans réponse, les intermédiaires disparaissent un à un. Isolé, il réalise que la seule porte de sortie se trouve désormais à Kinshasa, là même d’où il avait fui.
D’après plusieurs sources politiques, c’est à ce moment-là qu’il active des canaux vers le cercle rapproché de la famille présidentielle. « Il savait que l’Est lui était fermé, il a donc regardé vers Kinshasa », commente un cadre UDPS. Les discussions ne sont pas publiques. Elles passent par des appels Telegram, des rencontres discrètes, des messagers envoyés depuis Lubumbashi.
Très vite, une rumeur prend corps : 10 millions de dollars auraient circulé pour faciliter son retour. La somme aurait servi à « huiler » les rouages de l’immigration et à apaiser certains responsables politiques de l’UDPS. « Tout le monde savait que Kyabula ne pouvait pas rentrer les mains vides. Il fallait payer son ticket de retour », avance un analyste kinois. Officiellement, aucune preuve ne vient confirmer ces flux financiers. Pas de relevés bancaires, pas de documents. Mais la rumeur se répand, comme un secret de Polichinelle dans les couloirs du pouvoir.
Interrogé, le ministre de l’Intérieur reste de marbre : « Les investigations sont en cours », se contente-t-il de répéter. Ni démenti, ni confirmation. Le flou reste total. Pour les observateurs, ce compromis est à double tranchant. D’un côté, il illustre l’opacité d’un système où l’argent et la loyauté politique s’entrecroisent. De l’autre, il permet à Kinshasa de reprendre le contrôle sur un gouverneur qui avait échappé à sa mainmise. Dans sa villa sud-africaine, Kyabula finit par se convaincre : sa survie passe par une forme de reddition négociée. Son retour devra se faire sous conditions, orchestré par ceux-là mêmes dont il avait voulu s’affranchir.
23 juillet 2025. À Lubumbashi, les rumeurs précèdent l’événement. Dans le quartier Golf, les habitants voient des véhicules officiels converger vers la résidence du gouverneur disparu. L’instant est soigneusement orchestré : policiers et militaires quadrillent les rues adjacentes, filtrant les accès comme pour une visite présidentielle. « Tout était millimétré, rien n’a été laissé au hasard », rapporte un journaliste local.
Le Conseil provincial de sécurité est reçu chez lui. Cette visite n’a rien d’une simple rencontre protocolaire : elle vaut comme reconnaissance officielle de son retour. « C’était plus qu’une courtoisie, c’était un message : le gouverneur est là, il reprend ses fonctions, mais sous contrôle », explique un cadre provincial. Dans les quartiers environnants, la population est tenue à distance. L’apparition doit être cadrée, encadrée, surveillée.
Le 24 juillet, Jacques Kyabula sort enfin devant ses partisans. L’image restera dans toutes les mémoires. Pas de discours, seulement un salut bref, une main levée vers la foule compacte massée devant les grilles. Mais son geste est accompagné d’un détail hautement symbolique : il porte une chemise frappée à l’effigie du président Félix Tshisekedi. « On aurait dit un acteur qui rejoue son rôle, mais cette fois sous surveillance », raconte un témoin présent. L’absence de paroles est éloquente : le silence évite toute explication gênante, mais le vêtement dit tout. C’est un signe de loyauté, presque un acte de contrition publique.
La scène dure à peine quelques minutes. Kyabula se retire aussitôt dans sa résidence, sans répondre aux questions des journalistes. Mais la séquence a atteint son but : montrer qu’il est revenu, qu’il est encore gouverneur, et qu’il place désormais son image sous la bannière du président. Pour les analystes, la manœuvre est limpide. « C’était un compromis visuel : l’État lui permettait de réapparaître, mais il devait le faire en se montrant aligné. La chemise Tshisekedi valait plus qu’un discours », résume un politologue kinois.
Kinshasa, l’atterrissage
Le 28 juillet, deux semaines après sa disparition, Jacques Kyabula foule enfin le tarmac de l’aéroport de Ndjili. L’annonce de son arrivée avait filtré la veille, mais l’accueil reste minimaliste. Pas de banderoles, pas de foule, seulement un cortège officiel réduit et quelques journalistes cantonnés à distance. Officiellement, il est là pour « répondre à la convocation du ministère de l’Intérieur ». Officieusement, chacun comprend que ce déplacement vise à solder un compromis : il reste gouverneur, mais au prix d’une dépendance désormais totale vis-à-vis de Kinshasa.
À sa descente d’avion, le protocole est sobre. Quelques photos circulent dans la presse, mais aucune image forte. « Ce n’est plus un gouverneur, c’est un survivant », glisse à voix basse un conseiller du ministère, présent lors de la rencontre. Dans les couloirs du bâtiment de l’Intérieur, Kyabula adopte une posture prudente, visage fermé, costume sombre. Il n’est plus l’homme fort du Haut-Katanga, mais un fonctionnaire convoqué, sous surveillance politique.
À l’extérieur, une poignée de journalistes attendent. Ils espèrent des explications, un mot, une phrase qui éclairerait les raisons de son absence. Mais Kyabula reste muet. Pas de déclaration, pas de conférence de presse improvisée. Les caméras repartent avec des images figées, mais sans son. Le silence devient stratégie.
Aux yeux des observateurs, ce retour contrôlé illustre la logique de Kinshasa : punir, suspendre, mais aussi réhabiliter, à condition que la loyauté soit réaffirmée. En acceptant son retour, le pouvoir central montre sa capacité à briser une carrière ou à la prolonger sous conditions. « Il n’est pas tombé, mais il n’est plus debout non plus », résume un analyste politique kinois. Kyabula demeure gouverneur, mais désormais sous tutelle invisible. Son avenir dépend moins de ses électeurs ou de ses partisans que de la volonté de ceux qui l’ont laissé revenir.
Note de la rédaction
Cet article repose sur des sources diverses, incluant des témoignages recueillis auprès d’acteurs politiques et sécuritaires. Plusieurs éléments rapportés relèvent d’allégations ou de récits contradictoires. Aucune des personnalités citées n’a souhaité réagir au moment de la publication.
Le texte doit être lu comme une enquête journalistique en cours, reflétant l’état des informations disponibles et des récits circulant, sans préjuger du résultat des investigations officielles.
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