Ça sera à nouveau un autre long texte. Ma toxicité m’y oblige! Car il est des trajectoires que l’on croit souveraines, des élévations si hautaines qu’elles semblent défier la gravité elle-même. Mais comme Icarus, grisé par l’altitude et oublieux des limites, l’homme finit parfois par se brûler aux rayons mêmes qu’il convoitait. Il s’approche trop près du soleil, trop loin de la terre qui l’a vu naître, et dans cet écart silencieux entre l’ambition et la mesure, la chute devient inévitable. Il ne tombe pas seulement de haut. Il tombe seul.
Ce soir, qu’un Congolais, où qu’il respire sous la vaste distraction du monde, ferme les yeux comme on referme un livre encore tiède, avec au bord des paupières une paix légère, presque irréelle, et qu’au cœur de son sommeil persiste cette braise minuscule, fragile et obstinée, que nous avons pris l’habitude d’appeler espérance.
Nous n’avons pas oublié. Nous n’oublierons pas, non par discipline mais parce que certaines nuits s’incrustent dans la mémoire avec la netteté douloureuse d’une écharde, cette nuit du 26 janvier 2025, privée d’étoiles comme un ciel déserté, où des troupes rwandaises franchirent la frontière avec la lenteur d’une ombre envahissante, pour atteindre Goma, la prendre, la blesser, la profaner. Les cris étouffés y vibrent encore, suspendus dans l’air comme sous verre. Les maisons ouvertes comme des corps. Les familles rompues. Les morts sans sépulture. Et cette longue phrase de crimes qui, depuis, continue de peser sur notre mémoire nationale avec la froideur d’une pierre oubliée dans la chair.
Mais il est des tragédies dont la source ne se situe pas au-delà des frontières visibles. Elles surgissent, plus intimes et plus cruelles, des replis mêmes du pays. Depuis l’Afrique du Sud, Joseph Kabila, nom autrefois inscrit avec une gravité certaine dans l’histoire de notre République, apparaît désormais comme un homme ayant choisi une étrange dissidence intérieure, celle qui consiste à se détourner de la Patrie tout en prétendant encore lui appartenir. En se plaçant, de près ou de loin, dans l’ombre de cette agression, en préférant des calculs étroits à l’ampleur de notre désastre, il a franchi cette ligne invisible mais plus réelle que toutes les frontières, que chaque Congolais devrait porter en lui comme une cicatrice sacrée.
Car dans ce pays fragile, saturé de guerres, de faim, d’exil et de silences funéraires, jamais un homme ne devrait consentir à jeter dans les flammes les derniers fragments d’espérance, simplement parce que le pouvoir lui déplaît. Il est des désaccords qui appartiennent à la politique. Des ambitions qui relèvent de l’histoire. Mais il est aussi des gestes qui relèvent d’une honte irréductible.
L’ancien Président a ainsi violé, non seulement la lettre mais l’ombre même de la loi qu’il avait contribué à faire naître, comme si sa propre signature, autrefois tracée avec assurance, s’était retournée contre lui, devenue un spectre ironique. En élevant ses intérêts au-dessus de la Nation, il s’est défait, à cet instant précis, de ce qui constitue un leader. On peut être contesté, diminué, vaincu même. On ne peut, sans se perdre entièrement, choisir la brûlure de la Patrie pour y réchauffer ses mains.
Tshisekedi moqué, réduit, chahuté, et pourtant resté debout.
Pendant ce temps, ironie presque littéraire, celui que tant de voix avaient réduit à une caricature sonore s’est imposé, dans la nudité des épreuves, comme une figure de résistance. Le Président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo est apparu à l’écran avec cette proximité troublante de l’émotion vraie, non pour la dissimuler mais pour la montrer dans sa fragilité même. Il a accueilli la chute de Bukavu, la perte des territoires et le massacre de milliers de vies à Goma avec une gravité presque silencieuse, comme si chaque mot devait franchir un seuil de douleur avant d’être prononcé. Il ne parlait pas comme un homme épargné. Il parlait comme un homme debout au milieu d’un pays qui saigne lentement.
Dans cette solitude particulière qui entoure les heures décisives, il a rassemblé ce qu’il restait d’énergie, une matière rare faite de courage, de fidélité et d’une foi presque irrationnelle en la Nation, pour faire face aux agresseurs et à leurs relais. Il a tenu là où d’autres calculaient. Il a résisté là où d’autres murmuraient. Il a incarné cette obstination congolaise, discrète mais indestructible, qui refuse de disparaître même lorsque tout semble conspirer à sa dissolution.
Les sanctions américaines contre Joseph Kabila ne sont pas une fin en soi. Elles ne rendent pas les morts, n’effacent pas les blessures, ne restituent pas les terres. Mais elles énoncent une vérité avec une clarté presque froide. Nous avons choisi un camp. Non pas celui des hommes, mais celui du Congo. Nous sommes du côté de la terre violée, des villages consumés, des enfants déplacés, des femmes silencieuses, des soldats tombés sans phrase d’adieu. Nous sommes du côté de cette vérité nationale qui persiste, malgré tout, comme une ligne d’écriture que rien ne parvient à effacer.
Que chacun le comprenne. Ceux qui pactisent contre le Congo pourront peut-être échapper un temps aux regards humains. Mais il existe une autre instance, plus lente, plus patiente, plus implacable, que l’on appelle l’histoire. Et l’histoire, avec une précision presque artistique, retrouve toujours les traîtres dans les replis mêmes de leur fiction.
Nous continuerons.
Non par goût de la guerre, qui n’est jamais qu’une fatigue prolongée, mais parce que la paix sans justice ressemble trop à un sommeil imposé aux victimes. Nous saluons ceux qui nous soutiennent, particulièrement les Etats-Unis, tout en appelant ceux qui se sont égarés à revenir vers ce point simple et exigeant, la Patrie. Car il vient toujours un moment où la Nation pose cette question nue. Où étais-tu lorsque le Congo saignait.
Comme cette femme devant Salomon, prête à céder son enfant pour qu’il vive entier, chaque Congolais devrait être capable de préférer la survie du pays à la satisfaction de son orgueil. Aimer la Patrie ne consiste pas à la posséder ni à la gouverner mais à accepter parfois de s’effacer pour qu’elle demeure. Qu’il nous soit permis de tirer de cette trajectoire une leçon austère. Aucun destin individuel, si éclatant soit-il, ne vaut la fracture d’une Nation. Aucun ressentiment ne justifie la trahison. Aucune ambition ne mérite que l’on livre sa terre à ceux qui la dévorent.
Ceux qui trahissent le Congo n’auront pas de fin heureuse. L’histoire, patiente et inexorable, se chargera d’eux.
Litsani Choukran.
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