La guerre qui ravage l’est de la République démocratique du Congo (RDC) ne se mène plus uniquement à coups de fusils et de Kalachnikov, elle se joue aussi sur le terrain des récits, des réseaux sociaux et de l’information. À côté du fracas des armes, se déroule une « guerre invisible » tout aussi déterminante – une guerre de mots, de claviers et de narratifs. Enjeu central de cette bataille immatérielle : la reconnaissance du génocide congolais, surnommé Genocost, en référence aux millions de morts qu’ont connus les Congolais depuis les conflits des années 1990. « Nous sommes ici pour briser ce silence, lever le voile et appeler, solennellement, à la reconnaissance internationale des génocides perpétrés sur le territoire congolais — condition d’une justice qui répare et d’une paix qui dure », déclarait ainsi le président Félix Tshisekedi en septembre 2025 lors d’un événement à New York, mettant en avant la nécessité vitale de faire connaître la tragédie congolaise au monde.

Cette affirmation solennelle du chef de l’État n’est pas qu’une formule : depuis Kinshasa jusqu’aux Nations unies, autorités et rescapés plaident pour nommer le mal congolais par son nom. Le 2 août 2025, journée nationale de commémoration du Genocost, le président a exhorté le Parlement à adopter dans les plus brefs délais une résolution reconnaissant officiellement les massacres comme génocide en RDC : « J’appelle solennellement les deux Chambres du Parlement à examiner dans les meilleurs délais l’adoption d’une résolution officielle, proclamant au nom de la Nation, la reconnaissance des génocides commis sur notre sol. Ce ne serait pas qu’un symbole, mais un acte souverain de vérité et de mémoire ». Cette offensive diplomatique et mémorielle s’appuie sur des faits abondamment documentés – rapports d’enquêtes, cartographie des tueries, fosses communes – et vise à briser des décennies de déni et d’indifférence. Car « refuser de reconnaître le génocide congolais correspond à une forme de complicité », a prévenu Félix Tshisekedi à la tribune de l’ONU. En d’autres termes, le récit compte autant que les balles : gagner la bataille de l’information est devenu indispensable pour que justice soit rendue aux victimes et pour fonder une paix durable sur la mémoire, et non sur l’oubli.

De la chute de Goma à la guerre de l’information

Des militaires en uniforme, dont un du armée congolaise, saluent une foule lors d'un événement public, avec des bâtiments en arrière-plan.
Corneille Nanga et Bertrand Bisimwa, figures de proue de l’AFC-M23 dans les rues de Goma

Sur le terrain, l’année 2025 a vu le conflit entrer dans une phase critique avec la spectaculaire percée des rebelles du M23, largement appuyés par le Rwanda. Fin janvier, ces insurgés ont lancé une offensive-éclair qui a conduit à la chute de Goma, la grande ville de l’est congolais, en dépit de la présence de Casques bleus et de troupes régionales.La capture de cette cité de deux millions d’habitants par le M23 – avec l’appui de troupes rwandaises selon l’ONU – a provoqué un choc humanitaire et diplomatique dans la région. Kigali a démenti toute intervention directe et continue de nier son soutien aux rebelles, qualifiant ces accusations de « déformation des faits ». Néanmoins, pour Kinshasa et plusieurs observateurs, l’offensive de Goma a confirmé l’ampleur de l’agression extérieure en cours. Le président Tshisekedi lui-même a dénoncé une guerre de plus de 30 ans en RDC, un « génocide silencieux » frappant son peuple – un conflit qui « dépasse depuis longtemps les dimensions purement militaires ou géopolitiques, visant à piller les ressources du pays, effacer sa mémoire collective et détruire ses communautés ». Ces mots soulignent que l’enjeu n’est pas seulement territorial ou économique : il s’agit aussi d’une lutte pour la mémoire et la vérité.

Parallèlement aux combats sur le terrain, la bataille pour le contrôle du récit s’est aussitôt déplacée en ligne. Sur X et d’autres plateformes, plusieurs comptes très suivis – dont certains proches de l’opposition et de la diaspora – ont servi de caisses de résonance à la communication du M23 et aux éléments de langage pro-rwandais, annonçant parfois des « percées » ou des « revers » avant qu’ils ne soient confirmés, puis relayant de manière systématique des messages concordants avec ceux de la rébellion et des officines favorables à Kigali. La tonalité dominante a été l’hostilité à Kinshasa, avec une multiplication de contenus accusatoires, de threads coordonnés et de visuels donnant à la critique du gouvernement un avantage narratif immédiat.

Dans ce flux, des journalistes et influenceurs identifiés ont été pointés par des observateurs pour avoir amplifié des contenus non vérifiés ou repris des allégations alignées sur la propagande rwandaise, contribuant à installer l’idée d’une « débâcle inéluctable » de Kinshasa avant toute consolidation factuelle. L’enchaînement répétitif de ces publications – annonces précoces, reprises en chapelet par des comptes satellites, consolidation par des vidéos YouTube puis diffusion sur Facebook/WhatsApp – a propulsé les narratifs adverses au rang de « version dominante » dans les premières heures.

Face à cela, les contre-discours pro-gouvernementaux ont, dans un premier temps, tenté de décrédibiliser ces relais en parlant d’images manipulées ou de deepfakes. Mais l’avantage informationnel était déjà acquis : la boucle de propagation – annonces anticipées, reprises massives, cadrage anti-Kinshasa – a installé un cadre interprétatif favorable au M23 et à Kigali, où chaque démenti officiel apparaissait comme tardif ou défensif.

Au total, le brouillage de l’information ne tenait plus à un simple face-à-face entre « triomphalisme d’opposition » et « déni patriotique », mais à l’efficacité d’un réseau de relais – comptes militants, figures médiatiques et influenceurs – qui a fonctionné comme une véritable infrastructure de propagande : annoncer, amplifier, durcir la critique contre Kinshasa, puis verrouiller l’agenda médiatique par la répétition. La chute de Goma n’a donc pas seulement redessiné la carte militaire ; elle a confirmé la puissance d’un écosystème numérique capable d’imposer, en amont des faits consolidés, un récit aligné sur les intérêts du M23 et de ses soutiens rwandais.

Collusions, influence et « armées numériques »

Vue aérienne d'une grande foule rassemblée autour d'une scène dans un espace public, avec des personnes en discussion et des tables disposées.
Une réunion publique de l’Alliance du fleuve Congo, à Goma, en RDC, le 24 juillet 2025. © Jospin Mwisha/AFP

Dans cette guerre de l’ombre, les acteurs de la désinformation ne sont pas uniquement étrangers. La connivence entre certaines figures congolaises et les agresseurs a également alimenté la machine propagandiste. Kinshasa soupçonne depuis longtemps le Rwanda de s’appuyer sur des réseaux d’« armées numériques », mobilisant une constellation de faux comptes et de relais d’opinion pour inonder l’espace médiatique de sa version des faits. Mais ces relais trouvent parfois un écho auprès de certains Congolais eux-mêmes, qu’ils soient militants, opposants ou membres de la société civile, brouillant ainsi la ligne entre critique interne légitime et propagande hostile.

L’épisode de Goma a fourni plusieurs illustrations de ces étranges convergences. Ainsi, quelques heures à peine après la chute de la ville, de véritables campagnes de communication orchestrées étaient perceptibles en ligne. Selon les données recuillies par BETO en ligne, quatre profils d’internautes congolais très suivis – la blogueuse Gisèle Mulumba, les activistes Michael Tshibangu et Stavros Papaioannou, ainsi qu’un dénommé Victor Tesongo – se sont particulièrement signalés. Tous ont massivement relayé des messages sur « la débâcle de Goma », avec un ton parfois proche du jubilation provocateur. Or, ces mêmes comptes sont connus pour leur hostilité envers le régime et, pour certains, leurs accointances avec la diaspora radicale. L’un d’eux, Victor Tesongo, se présente ouvertement membre du M23 : il n’a pas hésité à qualifier l’alliance entre le M23 et un regroupement politique dénommé Alliance Fleuve Congo (AFC) de « chance pour instaurer un fédéralisme et le développement au Congo ». Ce discours, qui vante implicitement les bienfaits d’une rébellion armée appuyée par le Rwanda, converge de façon troublante avec la narrative de Kigali.

Deux autres influenceurs anti-Tshisekedi, Papaioannou et Tshibangu, ont quant à eux diffusé une vidéo sortie de son contexte pour accréditer l’idée d’une fuite paniquée des dignitaires du régime hors de Goma après l’arrivée des rebelles – une vidéo qui s’est révélée provenir d’un aéroport au Nigeria et non de RDC. Ces cas révèlent comment des opposants congolais, sciemment ou non, ont pu relayer des éléments de langage profitant à l’ennemi. Le gouvernement dénonce de telles attitudes comme de la trahison, accusant ces « communicateurs de l’ombre » de servir les intérêts du Rwanda en sapant l’unité nationale face à l’agression.

Inversement, le pouvoir congolais n’est pas en reste en matière de mobilisation de soutiens en ligne. Face aux torrents de critiques, une véritable contre-offensive numérique pro-Kinshasa s’est structurée, notamment via des groupes de jeunes « combattants du web » se réclamant de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS, le parti présidentiel). Officiellement, il s’agit de citoyens patriotes défendant leur pays contre la désinformation. Officieusement, ces milices numériques s’apparentent à des troll farms chargées de noyer les messages dérangeants sous des contre-discours et d’intimider les voix dissidentes.

Il n’en demeure pas moins que l’activisme numérique pro-gouvernemental répond, en miroir, aux campagnes hostiles venues de l’étranger. Des enquêtes récentes ont mis en lumière des réseaux de désinformation pro-rwandais sophistiqués. L’African Digital Democracy Observatory a montré comment des images manipulées et même générées par IA ont été diffusées pour polir l’image du Rwanda ou discréditer le régime de Kinshasa. Selon des analystes, Kigali – confronté lui-même à des accusations de répression – aurait depuis longtemps intégré le fait que « la désinformation est une arme aussi puissante qu’une division blindée » sur le front diplomatique. La propagande rwandaise s’emploie notamment à mettre en avant la menace des groupes hutus extrémistes (FDLR) présents au Congo afin de justifier ses interventions, tout en minimisant son soutien au M23.

Désinformation autour du Genocost et attaques contre le FONAREV

Inauguration d'un monument commémoratif par le président Félix Tshisekedi, entouré de membres du gouvernement et de médias, lors d'une cérémonie officielle en République Démocratique du Congo.

Si la bataille narrative fait rage, c’est que l’enjeu symbolique est immense. La reconnaissance du Genocost – c’est-à-dire la qualification de génocide pour les massacres de masse subis en RDC – représente à la fois une quête de justice pour les victimes et un camouflet redouté pour les agresseurs externes. Admettre qu’un génocide a eu lieu au Congo, c’est pointer du doigt la responsabilité de groupes armés et de leurs parrains, notamment le régime rwandais de Paul Kagame, accusé de jouer un rôle moteur dans les violences pour des raisons géopolitiques et économiques. Dès lors, on comprend que la bataille du récit se cristallise autour du terme « génocide ».

Depuis deux ans, les autorités congolaises multiplient les initiatives pour porter ce combat mémoriel sur la scène internationale. Une Commission interinstitutionnelle d’appui aux victimes (CIA-VAR) a été mise en place, un Mémorial national du Genocost inauguré à Kinshasa, et le gouvernement plaide pour la création d’un Tribunal pénal international pour la RDC. Surtout, en août 2021 puis officiellement en 2022, la RDC a instauré le 2 août comme « Journée nationale du Genocost » – date anniversaire du début de la guerre de 1998 – pour commémorer les millions de Congolais fauchés par les conflits. C’est dans ce contexte qu’a été créé le Fonds national de réparation des victimes (FONAREV), chargé à la fois d’indemniser les rescapés de violences massives et de porter la voix des victimes sur la scène internationale. Dirigé par Patrick Fata, le FONAREV est devenu l’outil institutionnel au cœur du plaidoyer congolais pour la reconnaissance du génocide. En octobre 2023, cette structure a obtenu l’allocation de 11 % des redevances minières de l’État congolais pour financer les réparations dues aux victimes. Au-delà de l’aide matérielle, sa mission est hautement politique : documenter les exactions, sensibiliser l’opinion mondiale et porter le flambeau de la mémoire congolaise.

Or, c’est précisément ce flambeau que cherchent à éteindre ou à ternir les adversaires de la thèse du génocide. Une campagne de dénigrement soutenue vise le FONAREV et, à travers lui, la crédibilité du discours congolais sur le Genocost. À partir d’avril 2025, les attaques se multiplient dans les médias et sur les réseaux sociaux, au point de faire vaciller l’institution. Tout a commencé par une accusation de scandale de gestion : en avril, l’Inspection générale des finances (IGF) a ordonné le gel des comptes du FONAREV pour suspicion de détournement de fonds par son directeur général, Patrick Fata. Cette information a immédiatement fait les choux gras de la presse, en RDC comme à l’étranger, certains y voyant la preuve que le Fonds n’était pas utilisé conformément à sa mission. Des médias internationaux et locaux ont révélé des chiffres troublants : « Le FONAREV a consacré 15 millions $ à la Fondation Denise Nyakeru Tshisekedi [la fondation de la Première dame]. La valeur réelle de l’aide distribuée (…) ne dépassait pas 500 000 $ », affirme ainsi le site Afrikarabia, pointant du doigt un gouffre entre les fonds alloués et les bénéfices pour les victimes. De même, des images compromettantes ont fuité, telle la vidéo de l’épouse présumée d’un cadre du FONAREV exhibant des liasses de billets sur TikTok, alimentant le soupçon d’une dilution des ressources à des fins privées. Ces révélations ont suscité l’indignation et ouvert un boulevard aux détracteurs du Fonds, qui y ont vu la preuve que le discours humanitaire de Kinshasa masquait en réalité des pratiques douteuses.

Cependant, le camp gouvernemental dénonce une instrumentalisation politique et géopolitique de ces scandales. Selon les autorités, les erreurs ou fautes individuelles ne doivent pas occulter l’essentiel : les crimes subis par la population et la nécessité de les faire reconnaître. Derrière les attaques contre le FONAREV transparaît, aux yeux de Kinshasa, la main de ceux qui refusent que la vérité éclate. « Pourquoi Kigali et la presse pro-Kagame craignent le plaidoyer de maman Denise Nyakeru sur le Genocost et multiplient les attaques contre le FONAREV ? » titrait ainsi un commentateur congolais, suggérant que le voisin rwandais et ses relais médiatiques chercheraient à discréditer la première dame et le Fonds pour étouffer la question du génocide. De fait, Denise Nyakeru Tshisekedi, épouse du président, s’est engagée activement ces derniers mois dans le plaidoyer international : elle a porté la voix des veuves et orphelins congolais jusque dans des tribunes à Genève et New York. Cette visibilité accrue a coïncidé avec une virulente vague de critiques en ligne visant sa fondation et le FONAREV. Une analyse des réseaux sociaux du 23 au 29 septembre 2025 révèle que plus de 2 000 posts émanant en grande partie de l’étranger (France, États-Unis, Belgique en tête) ont commenté négativement le FONAREV et la campagne du Genocost. Parmi ces messages, beaucoup proviennent de la diaspora opposée au pouvoir, mais aussi de comptes anonymes ou pro-rwandais. La carte de cette guerre en ligne s’étend bien au-delà des frontières congolaises : des utilisateurs localisés en Europe ou en Amérique du Nord alimentent la polémique, de concert avec de rares comptes situés au Rwanda même.

Distribution géographique et tonalité des conversations en ligne autour du FONAREV et du Genocost (analyse Hootsuite sur une semaine fin septembre 2025). Les pays occidentaux hébergeant une importante diaspora congolaise – France, États-Unis, Belgique, Royaume-Uni – concentrent une part significative des mentions, généralement à tonalité négative (barres rouges). Le Rwanda apparaît de façon marginale dans ce corpus mais avec une hostilité quasi unanime. Les échanges au sein de la RDC même représentent environ 18 % des volumes, également très critiques.

Les thèmes des attaques sont récurrents : mauvaise gouvernance, corruption, népotisme. Le nom de la Première dame revient souvent, certains insinuant qu’elle profiterait indûment des fonds destinés aux victimes. D’autres, plus politiques, accusent le président Tshisekedi de chercher à instrumentaliser le Genocost à des fins électorales, alors que la RDC s’achemine vers des scrutins. Les partisans du pouvoir réfutent ces accusations en bloc et évoquent une tentative de sabotage. Le directeur du FONAREV, Patrick Fata, est monté au créneau pour « rejeter les allégations de mauvaise gouvernance » portées contre lui, dénonçant des « tentatives de discrédit » orchestrées selon lui par des ennemis de la cause des victimes. Il a rappelé lors d’une conférence à Genève que « la reconnaissance des génocides oubliés est une étape indispensable pour guérir les blessures, restaurer la dignité des survivants et poser les bases d’une paix durable », martelant que l’histoire du Congo ne doit pas être écrite à moitié.

Le malaise suscité par les affaires autour du FONAREV n’a pas seulement alimenté par les milieux politiques ; il a également gagné une partie de la société civile. Certains acteurs, se réclamant encore du militantisme citoyen, se sont alignés sur des positions critiques proches de celles de l’opposition. C’est le cas de Bienvenu Matumo, figure issue du mouvement LUCHA, qui s’est publiquement indigné de la gestion du Fonds national de réparation des victimes. « Des millions de dollars gaspillés lors d’un atelier à New York pour la reconnaissance du génocide congolais », a-t-il dénoncé, accusant le FONAREV de privilégier « des conférences luxueuses à l’étranger » au détriment des victimes à l’intérieur du pays.

Néamoins, si Matumo se présente comme un représentant de la société civile, il est en réalité depuis plusieurs années proche de l’opposition, notamment de Moïse Katumbi, pour lequel il s’était activement engagé durant la campagne présidentielle de 2023. Son activisme s’inscrit désormais dans un réseau plus large d’anciens militants de la LUCHA passés dans la sphère katumbiste, certains ayant assumé des fonctions de communication au sein d’Ensemble pour la République. Cette proximité s’accompagne de connexions idéologiques et informationnelles avec des acteurs hostiles à Kinshasa, notamment Victor Tsongo, également ancien de la LUCHA, aujourd’hui membre du M23 et cité parmi les animateurs de réseaux d’influence pro-rwandais dans la région des Grands Lacs. Tsongo est apparu à plusieurs reprises dans des initiatives médiatiques transfrontalières relayant des narratifs favorables à Kigali ou au M23, souvent en opposition directe au discours congolais sur le Genocost.

De fait, plusieurs anciens de la LUCHA ont glissé vers des positions ouvertement critiques envers l’État congolais : les uns en rejoignant les rangs politiques de Katumbi, les autres en adoptant une rhétorique systématiquement alignée sur celle du Rwanda ou des groupes armés soutenus par celui-ci. Ces acteurs, toujours actifs sur les réseaux sociaux et dans la presse numérique, participent aujourd’hui à la circulation de récits qui affaiblissent la cohésion nationale et banalisent la guerre informationnelle menée contre la RDC.

Ainsi, les propos de Bienvenu Matumo, loin d’être ceux d’un observateur neutre, s’inscrivent dans une stratégie d’influence où se croisent militantisme politique, activisme transnational et relais de propagande numérique. Derrière la critique apparente d’une mauvaise gouvernance, c’est un narratif construit, souvent en écho aux intérêts du M23 et de Kigali, qui se déploie pour fragiliser le combat mémoriel autour du Genocost et saper la légitimité du FONAREV.

Mémoire contre narratifs : l’urgence de la vérité

Monument commémoratif avec un drapeau congolais et une affiche sur le génocide congolais, réunissant un petit groupe de personnes dans un espace extérieur.

Au final, la guerre invisible que se livrent la RDC et ses adversaires se résume en grande partie à une lutte acharnée pour imposer un récit au monde. D’un côté, le Congo veut faire reconnaître la tragédie qui l’a frappé depuis trois décennies comme un génocide à part entière, avec son cortège de massacres planifiés et de souffrances indicibles. De l’autre, ceux mis en cause – au premier rang desquels le Rwanda – cherchent à déconstruire ce récit, que ce soit en niant leur rôle, en minimisant l’ampleur des tueries ou en brouillant les cartes par la désinformation. Cette bataille narrative a des implications très concrètes. Elle peut influencer les décisions internationales : ainsi, la création d’un tribunal spécial pour la RDC ou la tenue d’un procès pour génocide dépendront en partie de la prise de conscience de la communauté internationale. « Trop souvent, ces tragédies ont été minimisées, relativisées, parfois niées », a déploré Félix Tshisekedi devant un parterre de diplomates, soulignant la nécessité de combattre ce négationnisme larvé. Dans son plaidoyer, le président congolais s’appuie sur un corpus juridique et factuel solide : rapports d’experts de l’ONU (tel le fameux rapport Mapping de 2010), témoignages de rescapés, analyses d’historiens… La vérité est là, disponible, consignée noir sur blanc – mais encore faut-il qu’elle soit entendue et acceptée.

En face, le Rwanda continue de rejeter catégoriquement toute accusation de participation à un génocide en RDC, affirmant au contraire avoir agi pour sa propre sécurité face aux rebelles hutus des FDLR. Kigali se pose en victime collatérale d’un conflit congolais complexe et estime que parler de génocide congolais est un affront à l’Histoire (certains officiels rwandais rappelant que le seul génocide avéré dans la région est celui des Tutsi de 1994). Le bras de fer sémantique est donc total. Et pour gagner cette guerre-là, tous les coups semblent permis : campagnes d’influence, lobbying, publications orientées, vidéos de propagande…

Dans cette mêlée, la voix des victimes congolaises tente de se frayer un chemin, pour réclamer justice et dignité. « Ces crimes planifiés et systématiques […] relèvent de la logique et de l’intention génocidaire », insistait le président Tshisekedi, jurant qu’il ne s’agissait pas d’émotion mais de droit, « pas d’accusation gratuite, mais d’établissement rigoureux des faits ». Une Commission spéciale d’enquête sur les massacres vient d’ailleurs d’être instituée en RDC pour documenter plus avant ces atrocités, et Kinshasa exhorte la communauté internationale à soutenir ce travail de vérité et de justice. Car au-delà des discours, ce sont bien des vies brisées et des communautés détruites qui attendent réparation.

La bataille du Genocost est donc loin d’être un simple affrontement rhétorique : c’est un préalable essentiel pour que le cycle de violence prenne fin. Tant que le récit du drame congolais restera contesté ou méconnu, les risques de répétition demeureront. À l’inverse, une reconnaissance officielle – fût-elle symbolique – du génocide congolais pourrait ouvrir la voie à un processus de réconciliation sur des bases plus saines. Entre-temps, la RDC devra continuer à naviguer entre deux fronts, militaire et médiatique, avec la même détermination. Sur le front militaire, des opérations sont en cours pour tenter de reconquérir les zones tombées aux mains du M23 et réaffirmer la souveraineté nationale. Sur le front médiatique, le combat se joue chaque jour dans les arènes diplomatiques et sur les réseaux sociaux, où il faut sans cesse démêler le vrai du faux et contrer les discours de haine par des faits avérés.

En somme, la guerre invisible est devenue le prolongement naturel de la guerre tout court au Congo. Elle en est le reflet dans le miroir de l’opinion publique mondiale. Kalachnikov ou clavier, missiles ou messages, c’est d’une même lutte qu’il s’agit : celle de tout un peuple pour sa survie et pour la reconnaissance de son calvaire. Et dans cette lutte, la neutralité n’a pas sa place : c’est la vérité qui est attendue au tournant, car d’elle dépend la mémoire des morts et l’avenir des vivants.


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