Le 30 juin 1960, la République démocratique du Congo accédait à son indépendance avec l’espoir d’un État libre, prospère et…
La Coupe du monde a perdu la RDC!
Éditorial. Les Léopards éliminés par l’Angleterre, le Mondial continue sans eux. Mais qu’on retourne la phrase : ce n’est pas la RDC qui a perdu la Coupe du monde, c’est la Coupe du monde qui a perdu la RDC.
Il fallait les voir, ces nuits-là. De Kinshasa à Atlanta, des ngandas de Matonge aux salons de la diaspora à Bruxelles et à Paris, un même frisson courait sur la peau d’un peuple : la conviction, tendre et déraisonnable, qu’un ballon rond pouvait, l’espace d’un été, recoudre une histoire trouée.
Puis Harry Kane a frappé, à la 75e minute puis à la 86e, et le rêve s’est refermé comme une paupière. Angleterre deux, RD Congo un. Les Léopards rentrent la tête haute, et le tournoi poursuit sa route sans eux. Qu’on me permette pourtant de retourner la phrase que chacun répète ce matin, à voix basse, comme on parle dans une maison en deuil : ce n’est pas la RDC qui a perdu la Coupe du monde. C’est la Coupe du monde qui a perdu la RDC.
Car voici ce que le monde, distrait, n’a pas fini de mesurer. Pendant trois semaines, une équipe venue d’un pays qu’on ne cite d’ordinaire qu’au chapitre des malheurs a rappelé au stade ce que le football, sous d’autres cieux, a parfois oublié : qu’il est d’abord une fête. Là où d’autres jouent une partition, les nôtres dansaient. Le pressing avait le grain de la rumba, la contre-attaque le déhanché du ndombolo, et chaque parade de Lionel Mpasi ressemblait à ce silence suspendu, juste avant que l’orchestre ne reparte.
Il faut avoir entendu Kinshasa ces soirs-là. La ville, d’ordinaire nouée par ses embouteillages et ses peurs, se dénouait d’un coup ; les maillots bleus sortaient des placards, les enfants tambourinaient sur les jerricanes, les sapeurs ressortaient leurs plus beaux costumes pour un match qu’ils regarderaient debout. Après la remontada folle contre l’Ouzbékistan, un mot d’ordre avait couru sur les téléphones, moitié prière moitié éclat de rire : « Wissa Day ». Un pays entier s’était inventé une fête nationale de plus, au lendemain de la vraie, celle du 30 juin.
Et c’est là que tout se noue. Ce onze n’a jamais porté que lui-même. Derrière les Léopards, il y avait Lumumba et l’Independence cha-cha, cette chanson de 1960 où un continent apprenait à prononcer le mot liberté en dansant ; il y avait la rumba, que l’Unesco a fini par reconnaître comme un trésor de l’humanité ; il y avait soixante-six ans d’un pays qui, faute d’avoir toujours pu compter sur ses institutions, a appris à tenir debout par sa musique, sa foi et son insolente joie de vivre. Sur une pelouse d’Atlanta, tout cela avait trouvé, l’espace de quelques matches, une ambassade.
Voilà ce dont l’audience du monde va être privée. Le tournoi continuera, plus efficace sans doute, mieux réglé, et infiniment plus pauvre. Les caméras retrouveront les favoris et leurs mécaniques huilées ; elles ne retrouveront pas ces tribunes qui transformaient une séance de tirs au but en veillée, ni ce peuple qui pleure et rit dans la même phrase. On avait à peine découvert la RD Congo qu’il faut déjà lui dire adieu. Le spectateur de Tokyo ou de São Paulo, qui n’avait jamais entendu parler de Brian Cipenga la semaine dernière, s’endormira désormais devant des rencontres sans ce supplément d’âme. Il sera, sans le savoir, un orphelin.
L’Angleterre, elle, ira plus loin. Elle n’ira pas forcément plus haut. Car il y a des défaites qui pèsent moins lourd que certaines victoires, et des équipes qui, en quittant la scène, emportent avec elles la lumière. Nous repartons avec nos tambours, nos larmes séchées trop vite et cette fierté un peu douloureuse d’avoir fait trembler un géant. Le monde, lui, ne sait pas encore ce qu’il vient de perdre. Nous, si.
Le Fondé.
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