Sports À Goma occupée, veiller pour les Léopards, veiller pour résister!
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GRAND REPORTAGE

À Goma occupée, veiller pour les Léopards, veiller pour résister!

Immersion BETO, jour de match. À Goma, tombée aux mains de l’AFC/M23 et de l’agression rwandaise documentée par l’ONU, suivre les Léopards à 4 heures du matin devient un acte d’appartenance : une ville occupée qui veille, en silence, pour dire qu’elle reste le Congo.

Lecture : 7 min
La Rédaction 23 juin 2026

GOMA. Le 6 février 2025, des combattants de l’AFC/M23 posaient, arme à l’épaule, sur la pelouse du Stade de l’Unité, dans la commune de Karisimbi. Quatre mois plus tard, le 14 mai, le même stade rouvrait au football et accueillait à nouveau les entraînements de l’AS Dauphins Noirs. C’est dans cette ville, tombée le 27 janvier 2025 et administrée depuis par la rébellion soutenue par le Rwanda, que des habitants tenteront, cette nuit à 4 heures, de regarder Colombie-RDC.

Le Nord-Kivu vit une heure d’avance sur Kinshasa. Mais à Goma, ce n’est pas l’horloge qui sépare la ville du reste du pays. C’est une ligne de front, et une occupation qui a réécrit le quotidien.

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Une ville occupée et bâillonnée

Une réunion publique de l’Alliance du fleuve Congo, à Goma, en RDC, le 24 juillet 2025. © Jospin Mwisha/AFP

Depuis le 27 janvier 2025, les banques et coopératives de Goma sont fermées. Le liquide avait été évacué vers Kinshasa avant la chute, et le gouvernement a ordonné de garder les guichets clos, invoquant la sécurité des épargnants (Actualité.cd). Dix-sept mois plus tard, l’argent reste le premier casse-tête.

Pour toucher un salaire, beaucoup traversent chaque matin la frontière vers Gisenyi, au Rwanda, retirent en francs rwandais et reperdent au change. Le mobile money est devenu la banque de substitution, à un prix d’usurier : jusqu’à 7 dollars de frais pour 100 dollars retirés, parfois 10 % en période de pénurie. L’AFC/M23 a plafonné ces retraits à 3,5 %, sans que les agents le respectent (Afrique XXI). « À chaque fois que je vais retirer de l’argent, c’est là que je me rappelle qu’on est en guerre », résume Gary, jeune artiste de Goma dont le prénom a été modifié.

L’occupation se finance sur les habitants. Au marché de Virunga, la taxe mensuelle est passée de 10 000 francs congolais à 20 dollars, et le droit journalier de 200 à 500 francs, à régler que l’on ait vendu ou non. « Nous devons payer directement aux agents du M23. Si vous ne payez pas, vous vous exposez à des coups de fouet », témoigne une commerçante, Chantal Tulinabo Bifuko, citée par Actualité.cd. Pour un taximan, vignette, permis et contrôle technique dépassent désormais 500 dollars cumulés.

Le système est documenté jusque dans les rapports onusiens : un péage signé par un gouverneur rebelle, annexé au rapport du Groupe d’experts de l’ONU, fixe le passage d’un camion à 200 dollars et d’un bus à 7 dollars. À Rubaya, la mine de coltan sous contrôle du M23 rapporterait au moins 800 000 dollars de taxes par mois (ONU). À la tête de la province, le mouvement a installé dès le 5 février 2025 un gouverneur, Joseph Bahati Musanga, alias « Erasto », pendant que l’administration légale du Nord-Kivu était délocalisée à Beni.

La peur revient à 18 heures

Un véhicule transportant des militaires dans la ville de Goma au Nord-Kivu. Ph.droits tiers

La nuit, la ville se referme. Il n’existe pas de couvre-feu officiel, mais une règle que tout le monde connaît : « Si tu veux vivre, à partir de 18 heures, tu dois être à la maison », rapporte un habitant au média Pivot. « Chaque nuit, il y a des morts dans la ville, des vols, des viols. On a créé des groupes WhatsApp dans le quartier. Quand on entend des coups de feu, on demande où ça se passe », raconte Feza, entrepreneure (prénom modifié).

La violence est attestée par les organisations de défense des droits humains. Human Rights Watch a documenté l’exécution d’au moins 21 civils, « très probablement bien plus », à Kasika les 22 et 23 février 2025, et parle de crimes de guerre. « Les massacres ne semblent pas être le fait de combattants incontrôlés, mais des efforts de la direction du M23 pour asseoir son contrôle par tous les moyens », a déclaré sa chercheuse Clémentine de Montjoye. En février 2025 déjà, le mouvement avait ordonné aux camps de déplacés de Bulengo et Lushagala, qui abritaient ensemble plus de 100 000 personnes, de se vider en 72 heures, un ordre qualifié de possible crime de guerre par HRW (HRW).

Et pourtant, on passe l’examen, et on joue

La vie résiste par fragments. Cette semaine, l’Examen d’État s’est tenu sous occupation : plus de 32 000 candidats l’ont passé à Goma, Nyiragongo et Masisi, zones contrôlées par l’AFC/M23 (Actualité.cd, 23 juin). Sur le lac Kivu, la navigation Goma-Bukavu a repris, seule porte de sortie depuis que l’aéroport international reste fermé.

Le football, lui, n’a jamais vraiment cessé. Faute de sécurité chez eux, des jeunes traversent même à Gisenyi pour taper le ballon. « On ne veut pas l’insécurité. On vient ici, là où il y a la paix et où on peut jouer en sécurité », explique l’un d’eux, Confident, au micro de Pivot. Dans une ville où le stade a servi de caserne avant de redevenir terrain, jouer ou regarder un match est déjà une manière de tenir debout.

Le maillot qui recoud le pays

C’est là que les Léopards entrent en scène. Les victoires de la sélection « sont en général tout autant applaudies à Goma et Bukavu, villes sous le contrôle de l’AFC/M23 », constatait RFI au lendemain du nul contre le Portugal. « Le football, c’est bien l’une des choses qui nous unit plus que cela nous divise », y confiait un supporter, Roland (RFI). Le 27 janvier 2025, le jour même où Goma tombait, les Léopards seniors avaient adressé un message de compassion aux habitants de l’Est.

Le maillot relie aussi la ville à ses exilés. Plus de 80 000 réfugiés congolais ont fui vers le Rwanda voisin, plus de 200 000 vers le Burundi, plus de 600 000 vers l’Ouganda. Lors du match contre le Portugal, des écrans avaient été dressés jusque dans le camp de Musasa, au Burundi, où les déplacés avaient chanté l’égalisation de Wissa (notre reportage). À Goma comme dans les camps, suivre les Léopards, c’est refuser que l’occupation décide de l’appartenance.

L’agression a un nom

Car derrière l’AFC/M23, il y a une armée étrangère. Le Groupe d’experts de l’ONU estime à 3 000 à 4 000 le nombre de soldats rwandais déployés dans l’Est, exerçant un contrôle de fait sur les opérations du mouvement. Le 21 février 2025, le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité la résolution 2773, qui exige « le retrait immédiat et inconditionnel des Forces de défense rwandaises » et le départ du M23 de Goma et Bukavu. Seize mois plus tard, cette exigence reste lettre morte.

Devant ce même Conseil, la ministre des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner avait dénoncé une occupation de fait du territoire congolais par les forces rwandaises et réclamé des sanctions. Le coltan congolais, lui, continue de passer la frontière : au moins 150 tonnes par mois exportées frauduleusement vers le Rwanda, selon l’ONU. À Goma, l’agression n’est pas un mot d’éditorial, c’est l’adresse à laquelle on paie ses taxes.

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À 4 heures, donc, Goma veillera à voix basse, rideaux tirés, dans une ville où l’on rentre avant 18 heures et où l’argent se retire de l’autre côté de la frontière. Une victoire des Léopards ne fera reculer aucun soldat et ne rouvrira aucune banque. Mais elle dira, le temps d’un match, ce que ni les taxes, ni le fouet, ni les troupes venues d’en face n’ont réussi à effacer : Goma est, et reste, le Congo.

Acte 3 de « Jour de match », la série d’immersion de BETO consacrée au Mondial des Léopards. Les prénoms suivis d’un astérisque dans nos sources ont été modifiés pour la sécurité des personnes. Prochaines escales : Mbuji-Mayi, Bruxelles-Paris et Guadalajara.

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