Société À Kinshasa, le gyrophare, un langage de pouvoir au coeur du chaos routier

À Kinshasa, le gyrophare, un langage de pouvoir au coeur du chaos routier

Dans une capitale de 15 millions d'habitants asphyxiée par les bouchons, le cortège qui fend la file à contresens dit qui commande et qui attend. Chronique d'une route devenue théâtre du pouvoir.

La Rédaction
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9 juillet 2026 à 19h04
À Kinshasa, le gyrophare, un langage de pouvoir au coeur du chaos routier

Il y a d’abord la rumeur du carrefour aux heures de pointe, un magma de tôles, de klaxons et de moteurs à l’arrêt. Puis, par-dessus, un son plus aigu, qui monte et fend la masse: une sirène. Les motos-taxis se rangent, les taxis-bus s’écartent, un cortège passe, gyrophares allumés, souvent à contresens, plaques parfois bâchées. Quelques secondes plus tard, la ville reprend sa lente asphyxie. La scène se rejoue chaque jour dans une capitale de plus de quinze millions d’habitants, où plus de sept usagers sur dix se déplacent en moto et où les embouteillages coûteraient, selon des économistes, plusieurs milliards de dollars par an de productivité perdue.

Dans ce décor, le gyrophare n’est pas seulement un signal lumineux. C’est un mot. Il dit qui commande et qui attend, qui fend la file et qui la subit. Là où le Kinois ordinaire perd des heures entre deux carrefours, l’homme de pouvoir, lui, ne connaît pas l’embouteillage: il le traverse. La route devient une scène, et le cortège, une manière de se donner en spectacle.

Ceux qui la subissent ne s’y trompent pas. « Ces gens-là, ils se croient au-dessus de tout. Comment voulez-vous qu’on respecte la loi quand ceux qui doivent la faire respecter sont les premiers à la violer ? », lâche un automobiliste, résumant un ras-le-bol partagé. Une étudiante pousse le raisonnement jusqu’à sa conclusion la plus corrosive. « Quand je vois un ministre ou un député rouler à contresens, je me dis: à quoi ça sert de respecter ? » Le privilège de quelques-uns finit par éroder le civisme de tous.

Un analyste y voit un symptôme plus large. « C’est un problème de gouvernance. Cela ne fait qu’alimenter l’anarchie et renforcer l’idée que la loi est à géométrie variable, selon votre statut social. » Sur l’asphalte kinois se lit, en miniature, tout un rapport au pouvoir: celui d’une élite qui confond fonction et privilège, et d’un État dont les règles s’arrêtent aux vitres teintées des grosses cylindrées.

Le spectacle a sa part sombre. Le 30 mars 2025, le brigadier Kabeya Senda Fiston, agent de la circulation, est mort après avoir eu l’audace d’immobiliser un véhicule du cortège de la Première ministre pour une infraction. Sept policiers ont été traduits devant le tribunal militaire. Ce jour-là, le gyrophare a cessé d’être un simple symbole: il a écrasé l’uniforme censé faire respecter la loi.

Les autorités connaissent le problème et multiplient les annonces. Interdictions ministérielles, menace présidentielle de limogeage, déploiement de milliers d’agents sur des dizaines de carrefours, armée en appui, herses et sens alternés: la ville a tout entendu. Et pourtant, cette semaine encore, des journalistes de BETO ont vu passer, à Kinshasa, des véhicules aux attributs de cortèges officiels, gyrophares en action, remontant les files à contresens. La sirène, elle, n’a pas baissé d’un décibel.

C’est peut-être cela, le vrai bruit de Kinshasa: non pas les klaxons de la foule, mais cette sirène qui, en fendant la circulation, rappelle à chacun sa place. Une ville à deux vitesses, où le pouvoir se mesure encore à la vitesse à laquelle on peut ignorer les autres.

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B
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