La Conférence nationale souveraine
Sous la pression de la rue et des bailleurs, Mobutu annonce en avril 1990 le retour au multipartisme. De cette ouverture forcée naît la Conférence nationale souveraine.
Au début des années 1990, le Zaïre de Mobutu craque de partout. L’économie est en ruine, la monnaie part en lambeaux, et la fin de la guerre froide a retiré au régime le soutien occidental qui le protégeait. Sous la pression de la rue et des bailleurs, Mobutu annonce en avril 1990 le retour au multipartisme. De cette ouverture forcée naît une expérience inédite et pleine d’espoir : la Conférence nationale souveraine. Pour la première fois, le pays va tenter de se parler à lui-même, à voix haute, au Palais du Peuple de Kinshasa.
L’idée est puissante. Réunir les forces vives de la nation, partis, Églises, société civile, syndicats, pour faire le bilan de trois décennies de dictature et redéfinir les règles du jeu. On y dresse l’inventaire des abus, on y nomme des responsabilités, on y rêve d’institutions nouvelles. La conférence se déclare souveraine, c’est-à-dire qu’elle prétend détenir un pouvoir réel, supérieur à celui en place. Présidée par une figure morale respectée, l’archevêque Monsengwo, elle devient pour des millions de Congolais le théâtre d’une libération de la parole longtemps confisquée.
Pendant des mois, le pays se découvre une scène démocratique. On débat, on témoigne, on désigne. La conférence va jusqu’à élire un Premier ministre de transition issu de l’opposition, Étienne Tshisekedi, figure de la lutte contre Mobutu. Un instant, il semble possible que le Zaïre bascule vers un autre régime sans effusion de sang, par le dialogue. C’est l’un des grands moments d’espérance de l’histoire politique congolaise, la preuve que le pays portait en lui une soif démocratique réelle.
Mais Mobutu n’a pas dit son dernier mot. Maître manœuvrier, il joue la montre, divise l’opposition, alterne concessions et reprises en main, s’appuie sur l’armée et sur sa capacité à acheter ou neutraliser ses adversaires. La transition s’enlise dans des querelles d’institutions rivales, des gouvernements concurrents, une confusion qui finit par lasser et par user l’élan de départ. La conférence accouche de principes, de textes, d’espoirs, mais pas du transfert de pouvoir qu’elle visait. Le vieux léopard reste au sommet, affaibli mais accroché.
L’échec relatif de la Conférence nationale souveraine est l’une des grandes occasions manquées du pays. Il montre à la fois la vitalité démocratique des Congolais et la capacité d’un pouvoir installé à vider de sa substance une dynamique de changement. La leçon est double et amère : la parole libérée ne suffit pas si elle ne se traduit pas en rapport de force capable d’imposer le changement, et un autocrate aux abois peut survivre longtemps en jouant sur les divisions de ceux qui veulent le remplacer.
Ce qui s’est dit au Palais du Peuple n’a pourtant pas été perdu. La conférence a formé une génération à la politique du débat, légitimé durablement l’idée que le peuple congolais a le droit de demander des comptes, et fait émerger des figures qui pèseront pour des décennies. L’aspiration démocratique exprimée là n’a jamais totalement disparu, et elle ressurgira, autrement, lors des grandes mobilisations citoyennes des années suivantes.
Soixante-six ans après l’indépendance, la Conférence nationale souveraine reste une référence et un avertissement. Référence, parce qu’elle prouve que le Congo a en lui les ressources du dialogue national et du sursaut collectif. Avertissement, parce qu’elle rappelle qu’un processus de changement sans garanties concrètes peut être confisqué. À chaque crise politique, le pays se demande s’il lui faut un nouveau grand dialogue. La mémoire de 1991 lui souffle qu’un tel rendez-vous ne vaut que par sa capacité à se faire respecter.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.
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