Le gospel congolais
À côté de la rumba des bars, il y a une autre musique qui remplit les week-ends congolais et a produit ses stars. Le gospel mêle foi, business et émotion populaire.
À côté de la rumba des bars, il y a une autre musique qui remplit les week-ends congolais, qui fait vibrer des foules entières et qui a produit, elle aussi, des stars. Le gospel. Porté par l’essor des Églises, en particulier des Églises de réveil, le chant religieux est devenu au Congo un genre majeur, populaire, commercial, émotionnel. Foi, business et émotion populaire s’y mêlent étroitement, et le gospel raconte, à sa manière, la place immense du religieux dans la société que cette série évoque par ailleurs.
Le gospel congolais puise dans la même sève musicale que la rumba, mêmes voix, mêmes guitares, même sens du rythme et de la mélodie, mais il met ce talent au service de la louange. Des chorales nombreuses, des solistes adulés, des productions soignées, des concerts qui ressemblent à des cultes et des cultes qui ressemblent à des concerts. La frontière entre la scène et l’autel devient floue. Pour des millions de Congolais, cette musique accompagne la prière, console dans l’épreuve, donne de l’espoir là où la vie en offre peu. Le gospel est la bande-son de la foi, et la foi, au Congo, est partout.
Son succès s’explique par le contexte. Dans un pays marqué par la souffrance, la pauvreté, l’incertitude, la religion offre du sens, de la communauté, de l’espérance, et le gospel met tout cela en musique. Chanter sa foi, c’est tenir, c’est transformer la détresse en élan, c’est appartenir à un groupe qui vous soutient. L’explosion des Églises de réveil a porté ce genre, en a fait un phénomène de masse, avec ses vedettes, ses tubes, ses tournées. Le gospel est inséparable de cette ferveur religieuse qui a saisi le pays au cours des dernières décennies.
Mais le gospel est aussi un business, et c’est l’une de ses ambiguïtés. Autour de cette musique gravitent des intérêts, des productions lucratives, des artistes qui vivent de leur art religieux, des Églises qui en tirent rayonnement et ressources. Cette dimension commerciale, légitime en soi, soulève des questions quand elle se mêle aux promesses de prospérité et de miracle que certaines Églises adressent à des fidèles démunis. Là où la foi sincère côtoie l’exploitation de la crédulité, le gospel peut devenir l’instrument de dérives. Décrire ce genre honnêtement, c’est reconnaître à la fois sa beauté, sa fonction de réconfort, et les zones grises de son économie.
Sur le plan strictement musical, le gospel a enrichi le paysage congolais et formé des talents considérables. Des voix exceptionnelles s’y sont révélées, des arrangements sophistiqués s’y sont développés, et le genre a essaimé bien au-delà des frontières, dans la diaspora et dans toute l’Afrique. Il a prouvé que la musique congolaise pouvait exceller dans tous les registres, du plus profane au plus sacré, avec la même maîtrise. Le gospel n’est pas un sous-genre, c’est une grande branche de l’arbre musical du pays.
Soixante-six ans après l’indépendance, le gospel congolais témoigne de l’omniprésence du religieux dans la vie et la culture du pays. Il dit le besoin d’espérance d’un peuple éprouvé, sa capacité à transformer la foi en art, et la place centrale des Églises dans la société. Le comprendre, c’est compléter le portrait culturel du Congo par sa dimension spirituelle, indissociable du reste. Dans un pays où l’on danse pour oublier la peine et où l’on chante pour la transcender, le gospel occupe une place à part : celle de la musique qui regarde vers le ciel, portée par des voix qui, sur terre, ont bien des raisons d’espérer mieux.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.