Tensions régionales : l’Éthiopie met en garde Port-Soudan sur la question tigréenne
Port Sudan
AFP
Les relations déjà fragiles entre Addis-Abeba et Port-Soudan viennent de franchir un nouveau seuil de tension. Selon des sources concordantes, le directeur du renseignement éthiopien, Redwan Hussein, a récemment effectué une visite à Port-Soudan, où il a rencontré le président du Conseil de souveraineté soudanais, Abdel Fattah al-Burhan, ainsi que le chef du Service général des renseignements. Objectif : exprimer la vive inquiétude et le mécontentement du gouvernement éthiopien face aux récentes actions militaires et diplomatiques du Soudan.
D’après le site Reporter Ethiopia, Addis-Abeba reproche à l’armée soudanaise de fournir un soutien logistique aux combattants tigréens en échange de leur déploiement dans les zones frontalières de l’est du Soudan, adjacentes à l’Éthiopie. Un scénario qui, selon les autorités éthiopiennes, fait planer le risque d’incursions armées sur leur territoire.
Tigré : une plaie toujours ouverte pour Addis-Abeba
L’Éthiopie redoute particulièrement le retour en force des combattants du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), pourtant vaincus militairement il y a peu. La colère éthiopienne se nourrit aussi de la coordination militaire entre Port-Soudan et Asmara, perçue comme une menace directe pour sa sécurité nationale, ainsi que de la politique controversée de naturalisation de Tigréens au Soudan.
Pour le journaliste soudanais Ammar Saeed, cette nouvelle crispation ne serait pas un simple coup de sang, mais s’inscrirait dans une longue série de tensions depuis le déclenchement de la guerre au Soudan, en avril 2023. « Le soutien logistique de Port-Soudan aux combattants tigréens, notamment en matière d’armement et de formation, a modifié de manière inquiétante l’équilibre des alliances régionales », analyse-t-il.
L’ombre d’Al-Fashaga et des rivalités régionales
Le contentieux autour de la fertile région frontalière d’Al-Fashaga, disputée depuis des décennies, reste un point de friction majeur. Située entre l’État soudanais de Gedaref et les régions éthiopiennes du Tigré et d’Amhara, cette zone est convoitée par les deux pays. Addis-Abeba accuse régulièrement Khartoum de soutenir les rebelles tigréens pour affaiblir son autorité sur cette frontière stratégique.
Selon un rapport publié en juin 2025 par BETO.CD, le Conseil de souveraineté soudanais a même accordé la citoyenneté et la résidence permanente à des membres du TPLF, leur permettant de participer activement à la guerre civile soudanaise contre les Forces de soutien rapide (FSR). Plusieurs sources indiquent que des unités tigréennes sont déjà engagées dans des combats à Khartoum, au Darfour et au Kordofan.
Un bras de fer diplomatique à l’Union africaine

La tension actuelle se double d’un différend diplomatique. Addis-Abeba, membre influent du Conseil africain de paix et de sécurité, est soupçonnée d’avoir discrètement bloqué la tentative du Soudan de lever sa suspension de l’Union africaine. Ce veto non déclaré, motivé par la perception de Port-Soudan comme un régime putschiste illégitime, aurait exacerbé l’hostilité du pouvoir soudanais.
Pour Ammar Saeed, la situation illustre « une lutte de pouvoir régionale à habillage local », où Port-Soudan mise sur des alliances militaires risquées, tandis que l’Éthiopie joue la carte de la retenue tout en capitalisant sur son poids politique continental et sa maîtrise des dynamiques de la Corne de l’Afrique.
Christian Okende