Diplomatie Un piège à Dubaï, une arrestation à Londres : qui sont les hommes que Kagame envoie comme ambassadeurs

Un piège à Dubaï, une arrestation à Londres : qui sont les hommes que Kagame envoie comme ambassadeurs

Parmi les nominations diplomatiques annoncées le 10 juin par Kigali figurent un ancien patron du renseignement et l'ex-responsable de l'enquête qui a conduit à l'enlèvement de Paul Rusesabagina. Tous sont « proposés ».

Un piège à Dubaï, une arrestation à Londres : qui sont les hommes que Kagame envoie comme ambassadeurs
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 15 JUIN 2026 - 03:27 WAT · 6 min de lecture

Le 27 août 2020, Paul Rusesabagina monte dans un jet privé sur le tarmac réservé aux avions d’affaires de l’aéroport de Dubaï. Il croit partir pour Bujumbura, au Burundi, où il doit, pense-t-il, retrouver des soutiens politiques. À bord, seulement quatre personnes : lui, un pasteur qu’il considère comme un ami, une hôtesse et les pilotes. L’appareil décolle. Il ne se pose pas au Burundi. Il se pose à Kigali.

Quatre jours plus tard, le 31 août, l’homme qui a inspiré le film Hotel Rwanda — celui qui abrita plus de mille Tutsis et Hutus modérés dans son hôtel pendant le génocide de 1994 — réapparaît, menotté, présenté à la presse au siège du Bureau d’enquête rwandais (RIB) à Kigali. Entre les deux dates, ses proches n’ont aucune nouvelle. Human Rights Watch parlera d’une « disparition forcée, une grave violation du droit international ».

L’homme qui dirigeait alors ce RIB s’appelle Jeannot Ruhunga. Le 10 juin 2026, Paul Kagame en a fait son ambassadeur en Pologne.

Comment le piège s’est refermé

Ce qu’il s’est passé entre Dubaï et Kigali, on le connaît surtout par la voix de celui qui a tendu le piège. Au procès, en mars 2021, le pasteur Constantin Niyomwungere a témoigné pour l’accusation et raconté l’opération comme on raconte une mission accomplie. Il dit avoir été approché par un agent du RIB connu sous le nom de « Michel », et avoir préparé le terrain pendant plus d’un mois.

« J’ai prié et jeûné pour cette mission. J’étais poussé par le Saint-Esprit », a-t-il déclaré à la barre, selon le média rwandais KT Press. Sur le vol lui-même : « Tout le monde dans l’avion savait qu’il allait à Kigali, sauf M. Rusesabagina. » Et sur sa méthode pour empêcher sa cible de comprendre où l’appareil se dirigeait : « Rusesabagina aime discuter et plaisanter. Chaque fois qu’une occasion d’avoir une information de vol se présentait, je l’entraînais dans de longues conversations, et l’occasion passait sans qu’il s’en aperçoive. »

Rusesabagina, lui, a refusé de reconnaître cet homme comme un témoin. « Cet homme est un menteur. Il a piégé depuis le début », a-t-il lancé au tribunal avant de cesser de participer à un procès qu’il jugeait inique.

Le régime, d’abord, n’a pas nié l’essentiel. Répondant à 37 sénateurs américains inquiets, le ministre de la Justice de l’époque, Johnston Busingye, a écrit : « Il n’y a rien eu d’extrajudiciaire dans l’arrestation de M. Rusesabagina. Il a été attiré vers une juridiction où il pouvait être légalement arrêté. » Plus tard, dans une vidéo révélée par Al Jazeera, le même ministre a reconnu que le gouvernement rwandais avait payé le vol Dubaï-Kigali.

Paul Kagame, interrogé par CNN, a balayé l’accusation d’enlèvement d’une formule : « C’était tout à fait correct et légal. En fait, il s’est plus ou moins livré lui-même. » Et sur le sort de son opposant : « Quelles sympathies lui dois-je, à lui ou à quiconque ? »

En septembre 2021, Rusesabagina était condamné à 25 ans de prison pour terrorisme. « Les tribunaux rwandais sont écrasés par l’influence politique », commentait alors Lewis Mudge, directeur Afrique centrale de Human Rights Watch. L’opposant ne devra sa libération, en mars 2023, qu’à une médiation diplomatique passant par le Qatar. L’homme qui a organisé sa capture, lui, part aujourd’hui pour Varsovie.

L’autre nommé : le chef des espions arrêté à Heathrow

L’histoire du deuxième homme est différente, mais elle dit la même chose. Karenzi Karake, que Kagame envoie désormais en Chine, a longtemps dirigé les services de renseignement rwandais. En 2008, le juge espagnol Fernando Andreu l’avait inculpé, avec une quarantaine de hauts responsables du Front patriotique rwandais, pour des crimes commis entre 1990 et 2000 — dont le meurtre de trois coopérants espagnols.

Le 20 juin 2015, Karake est interpellé à l’aéroport de Londres-Heathrow, sur mandat européen, alors qu’il s’apprête à rentrer au pays. La réaction de Kigali est immédiate et furieuse. La ministre des Affaires étrangères, Louise Mushikiwabo, tweete : « La solidarité occidentale pour rabaisser les Africains est inacceptable !! C’est un scandale d’arrêter un responsable rwandais sur la base d’une démence pro-génocidaires ! » Devant le Haut-Commissariat britannique à Kigali, des manifestants se massent.

L’affaire, pourtant, tourne court : le 10 août 2015, la justice britannique refuse l’extradition, estimant que les faits visés par le mandat espagnol ne constituent pas des infractions au sens du droit britannique pour un non-Britannique. Karake rentre en héros. « La vérité est vraiment très têtue… elle choisit son moment ! », jubile Kagame sur Twitter.

Mais à Londres, à sa sortie du Haut-Commissariat rwandais, des manifestants lui jettent des œufs. Et tout le monde n’a pas lu l’épisode comme une victoire. David Himbara, ancien secrétaire particulier de Kagame passé à l’opposition, résume : « Pour Kagame, c’est gagner une bataille mais perdre la guerre. La bataille, c’est la libération de Karake. Mais quand le chef des espions a été arrêté, Kagame a insulté le monde occidental tout entier, et le monde a mieux compris qui il est. » Et d’ajouter : « Cela ne signifie pas pour autant que Karenzi n’a jamais participé à aucune atrocité. »

L’ambassade comme bouclier

C’est ici que les deux histoires se rejoignent, et que la nomination du 10 juin prend son sens. Un ambassadeur jouit, en vertu de la Convention de Vienne de 1961, de l’immunité diplomatique dans le pays où il est en poste. Envoyer à l’étranger des hommes qui ont dirigé les services de sécurité, c’est leur offrir une protection juridique là où, ailleurs, des juges voudraient peut-être les entendre. En 2015, Karake a pu être arrêté précisément parce qu’il voyageait sans ce statut. La leçon, semble-t-il, a été retenue.

Les capitales d’accueil, elles, ne sont pas toujours dupes. Fin 2024, les Pays-Bas ont refusé d’agréer Alfred Gasana, ancien responsable de la sécurité intérieure que Kigali voulait envoyer à La Haye — un épisode rapporté par l’opposition rwandaise, La Haye ne commentant pas. C’est pourquoi les quatre nominations de juin sont, dans le langage officiel, « proposées » : il appartient maintenant à Varsovie, Pékin, Madrid et Tel-Aviv de dire s’ils dérouleront le tapis rouge aux hommes de l’ombre de Paul Kagame.

Pour la RDC, qui subit depuis des années l’ingérence rwandaise dans l’Est, la manœuvre n’a rien d’abstrait. C’est la signature d’un régime : agir dans l’ombre, puis habiller ses exécutants de respectabilité.

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B
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