Léopards au Mondial : ce que cette épopée a réparé dans le cœur des Congolais
Léopards au Mondial : ce que cette épopée a réparé dans le cœur des Congolais
AFP
Asseyez-vous, mes frères. Posez la Primus, coupez la radio deux minutes, le vieux Coach veut parler du cœur. Pas de la tactique aujourd’hui, non. Du cœur. Parce que ce que ces Léopards nous ont fait, entre novembre et juillet, aucun sélectionneur ne l’enseigne à l’école. On a rajeuni. Un pays entier, ridé par la guerre et les mauvaises nouvelles, s’est réveillé un matin avec des jambes de vingt ans.
Cinquante-deux ans qu’on retenait notre souffle
Il faut le dire aux petits qui trépignaient devant les écrans, ceux-là n’avaient jamais vu ça. La dernière fois que le Congo avait posé ses crampons sur la plus grande scène du monde, on s’appelait le Zaïre, c’était 1974, et Ndaye Mulamba faisait pleurer les gardiens d’Afrique. Cinquante-deux ans. Deux générations qui ont grandi avec cette phrase amère dans la bouche, « nous, on regarde le Mondial, on n’y va pas ». Alors quand Axel Tuanzebe a poussé ce ballon au fond contre la Jamaïque, à la centième minute, en mars, à Guadalajara, ce n’est pas un but qu’il a marqué. C’est un cadenas de cinquante-deux ans qu’il a fait sauter. « Marquer le but de la victoire pour son pays, c’est ce dont chaque joueur rêve », a soufflé le garçon, et je vous jure que tout un peuple a rêvé avec lui.
Kinshasa a explosé, et ce n’était pas de colère pour une fois
Souvenez-vous de l’esplanade du Palais du Peuple, ce dimanche d’avril. Moi j’y étais, vieux comme je suis, poussé par la foule comme un fétu. Il faut se souvenir de ce détail, parce qu’on l’oublie vite. Dans ce pays, quand la foule se rassemble, c’est souvent pour pleurer un mort ou dénoncer une injustice. Ce jour-là, elle s’est rassemblée pour chanter. Des gens de la Gombe et des gens de Masina, mélangés, la même écharpe, le même cri. Le président lui-même a dit que cette victoire « participe à la consolidation de l’unité et de la cohésion nationale ». Pour une fois, un homme politique disait vrai sans le savoir tout à fait, car il n’y a pas de discours qui rassemble un Congolais et un autre Congolais comme un but de Wissa.
Pendant que l’Est saignait, l’Ouest chantait, et ce n’est pas une contradiction
Certains esprits chagrins ont grommelé. Comment danser, disaient-ils, quand Goma est occupée et que Bunia enterre ses malades d’Ebola. Je vais leur répondre en vieux renard qui a vu des guerres et des stades. On ne danse pas contre les morts. On danse pour ne pas mourir soi-même de l’intérieur. Un peuple qui n’a plus le droit de se réjouir est déjà à moitié vaincu. Ces onze garçons en rouge, à Atlanta et ailleurs, ont offert au pays quelque chose que ni les armes ni les accords de paix ne donnent, une raison de relever la tête ensemble, à la même seconde, pour la même fierté. La rumba du stade n’insulte pas la douleur de l’Est. Elle lui tient compagnie.
Le verdict du Coach
Alors voici ce qui a changé, au fond, dans nos poitrines. Je vais vous le dire tout net. Avant, on aimait les Léopards comme on aime un cousin talentueux mais dépensier, avec de la tendresse et beaucoup de résignation. Maintenant, on les respecte. On sait qu’ils peuvent tenir tête au Portugal, corriger l’Ouzbékistan, et faire trembler l’Angleterre de Harry Kane pendant quatre-vingts minutes. La résignation est morte à Atlanta, mes frères, et c’est peut-être ça le vrai trophée. On est repartis sans la coupe, oui. Mais on est repartis en sachant qui nous sommes. Et un peuple qui sait qui il est, croyez le vieux Coach, ce peuple-là ne se laisse plus jamais dire qu’il n’a pas sa place à la table des grands.
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