Droits humains Bapere : la société civile compte plus de 2 400 civils tués en deux ans
ACLED

Bapere : la société civile compte plus de 2 400 civils tués en deux ans

La société civile du secteur de Bapere a dressé le 18 août un bilan de deux années d'attaques attribuées aux Forces démocratiques alliées. Aucune autre source ne publie de cumul sur deux ans pour ce seul secteur.

Bapere : la société civile compte plus de 2 400 civils tués en deux ans
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 20 AOÛT 2026 - 21:28 WAT · 13 min de lecture

La société civile du secteur de Bapere, dans le territoire de Lubero au Nord-Kivu, a dressé le 18 août un bilan de deux années d’attaques attribuées aux Forces démocratiques alliées. Radio Okapi écrit le lendemain : « Plus de 2 400 personnes ont été tuées en l’espace de deux ans dans le secteur de Bapere. » Le mot civils ne figure que dans le titre de la dépêche. Le président de la structure, Samuel Kaheni, y situe l’intensification des attaques à partir de juin 2024 et désigne l’axe Manguredjipa comme l’une des zones les plus frappées. Aucun passage de sa déclaration n’est reproduit entre guillemets.

Cette société civile est la seule source à couvrir la totalité de la fenêtre de deux ans. Les séries indépendantes disponibles la couvrent partiellement, ou l’agrègent à des périmètres plus larges que le secteur.

Ce que les Nations unies situent nommément dans Bapere

Les institutions descendent au secteur pour des faits précis, jamais pour un cumul. Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies du 11 juin 2026 situe dans le secteur de Bapere les 32 morts de Mangoli du 15 août 2025 et les 71 morts d’une veillée funèbre à Ntuyo dans la nuit du 8 au 9 septembre 2025. Le Baromètre sécuritaire du Kivu y situe les seize civils tués le 1er janvier 2026 à Kilonge, Maendeleo, Katanga et Brazza, à l’ouest de Manguredjipa, et les douze tués du 21 juillet 2026 à Makumo, dans le groupement Bapakombe. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires publie un total sectoriel mensuel, au moins 52 civils tués dans le secteur des Bapere en janvier 2026.

Le rapport du Groupe d’experts de décembre 2024 est le document institutionnel qui s’approche le plus d’un cumul : « Between 1 June and 5 November 2024, MONUSCO documented over 650 civilian deaths across at least 124 ADF-attributed incidents. The violence affected the broader Beni region, northwestern Lubero (primarily the Bapere sector) in North Kivu, and southern Ituri, particularly in Mambasa and Irumu territories. » Sa ventilation en note donne 190 morts documentés en Ituri et 462 au Nord-Kivu, Lubero, Beni et Butembo compris, et situe 56 des 124 incidents à Lubero, Beni et Butembo. Le même document précise que ce total ne compte que les incidents vérifiés, que le nombre réel est probablement bien supérieur, et qu’une autre organisation internationale présente dans la zone a documenté plus de 700 tueries. Il donne pour sources « Humanitarian sources, civil society, researchers, UN and intelligence sources ».

Le rapport du 11 juin 2026 documente l’unité qui opère dans la zone : « Throughout 2025, attacks perpetrated under Abwakasi’s command led to the killing of over 600 civilians, making it the deadliest ADF unit. These attacks resulted in the displacement of an estimated 25,000 people and the destruction of at least 26 villages and 9 mining sites. » Le Groupe situe le camp de cette unité dans une zone triangulaire d’environ 80 kilomètres carrés formée par Bandulu, Minenye et Mayeba, à l’intersection du groupement de Mwenye, dans le secteur de Bapere, et du groupement de Manzya. Les plus de 600 morts de 2025 incluent des attaques en chefferie des Baswagha et à Oicha, en territoire de Beni. Les sources déclarées de ce chiffre sont « UN sources; civil society, local authorities, military, police, intelligence, and security sources; judicial authorities; researchers ».

Les rapports du Secrétaire général au Conseil de sécurité agrègent Beni et Lubero, et chacun ouvre sa propre fenêtre. Celui du 19 septembre 2025, pour la période ouverte le 23 juin, compte jusqu’à 205 civils tués, dont 37 femmes et 16 enfants. Celui du 1er décembre 2025, pour la période ouverte le 19 septembre, impute 153 morts civiles et 27 enlèvements aux Forces démocratiques alliées dans la province, et détaille dans le même paragraphe un sous-ensemble : « In a series of attacks perpetrated in Lubero territory between 14 and 19 November, ADF killed at least 89 civilians, including at least 20 women. At least 17 of those victims were killed during an attack against a health centre operated by the Catholic Church. » Celui du 19 mars 2026 écrit que le nombre d’attaques n’a que légèrement baissé mais que le nombre de civils tués a diminué de 51 %, et porte sous sa figure une réserve explicite : « Le nombre de victimes indiqué est probablement inférieur à la réalité en raison des restrictions d’accès au Nord-Kivu. » Celui du 19 juin 2026 prolonge la série : « ADF attacks resulted in 287 civilian deaths, including 44 women, and 119 abductions », et note que la violence du groupe a resurgi le 18 mai dans le territoire de Beni après près de trois mois d’inactivité, tuant 66 civils. Il ne nomme pas Bapere.

Le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme ne compte pas des morts par territoire mais des violations par province et par auteur présumé. Sa note de janvier 2026 recense 439 violations dans le pays, dont 242 au Nord-Kivu, et impute 27 atteintes aux Forces démocratiques alliées. Sa note de mai 2026, dernière publiée, relève au moins 481 violations et au moins 1 188 victimes, en hausse de 26 % sur les violations et de 20 % sur les victimes, et lie cette hausse à l’intensification des attaques contre les civils, « notamment les Forces Démocratiques Alliées (Allied Democratic Forces, ADF) dans les territoires de Mambasa (Ituri) et Beni (Nord-Kivu), et à la résurgence de l’Armée de Résistance du Seigneur (Lord’s Resistance Army, LRA) dans le Bas-Uélé ». Lubero n’y est pas nommé.

Un baromètre suspendu vingt-trois mois, une base qui ne nomme pas les auteurs

Le Baromètre sécuritaire du Kivu, qui documentait et cartographiait les morts violentes de civils dans les trois provinces de l’est, a suspendu sa collecte le 9 novembre 2023 et ne l’a reprise qu’en octobre 2025. Sur les vingt-quatre à vingt-six mois que couvre le décompte de la société civile, il en documente dix.

Ce que ces dix mois donnent recoupe la géographie du secteur. Le rapport de novembre 2025 écrit : « Le territoire de Lubero, notamment le secteur de Bapere et la chefferie des Baswagha, devenus l’épicentre de l’activisme des Forces démocratiques alliées (ADF), a encore une fois été l’espace le plus meurtri de la période sous examen avec un total de 121 civils tués dont 22 femmes. » Le rapport de février 2026 documente 207 incidents dans les trois provinces, dont 84 tueries de civils, et écrit séparément que les Forces démocratiques alliées « ont tué au moins 56 civils au cours du mois de février, dont 32 en territoire de Lubero, 23 en territoire de Beni et un en territoire d’Irumu ». En juillet 2026, il attribue 114 tueries au même groupe, dont 49 dans le territoire de Mambasa.

Le coordonnateur du baromètre, Henri Pacifique Mayala, formulait le 25 novembre 2025 un constat de visibilité : « Les exactions du M23, souvent très visibles et médiatisées, éclipsent celles des ADF, qui pourtant font davantage de victimes civiles. »

La base ACLED agrège au territoire et n’identifie pas les auteurs dans son jeu librement exportable. Pour le territoire de Lubero, tous auteurs confondus, sur la fenêtre de juin 2024 à août 2026 que désigne la déclaration de la société civile, elle compte 1 389 décès dans 228 événements de ciblage de civils, et 1 655 décès dans 466 événements de violence politique. Le territoire de Lubero a connu sur la même période des combats impliquant l’AFC/M23, les forces armées congolaises, des Wazalendo et les Forces démocratiques de libération du Rwanda dans sa partie sud, sans rapport avec les Forces démocratiques alliées. Le mois d’août 2026 est vide dans le fichier, dont la date du 15 août 2026 est la date de dernière modification et non la borne des données.

Cette base n’enregistre aucun décès en ciblage de civils dans le territoire de Lubero en juin, en juillet et en août 2026, alors que le Baromètre sécuritaire du Kivu y compte douze civils tués le 21 juillet à Makumo, dans le secteur de Bapere. Le total ACLED est donc un plancher, pas un plafond.

Dans ses propres analyses, ACLED impute au moins 450 morts aux Forces démocratiques alliées au premier trimestre 2025, en hausse de 68 % sur le trimestre précédent, plus de 1 600 civils tués sur l’année 2024, et situe à Lubero plus de 40 % des morts civiles imputées au groupe depuis la mi-2024. Son rapport du 13 mai 2026 classe le groupe au deuxième rang des organisations islamistes les plus meurtrières pour les civils en Afrique en 2025.

Quatre producteurs, quatre chiffres pour Byambwe

Les attaques de novembre 2025 dans le territoire de Lubero offrent un point de comparaison précis. Le porte-parole du Secrétaire général déclarait le 22 novembre : « The Secretary-General strongly condemns the deadly attacks carried out by the Allied Democratic Forces (ADF) armed group, between 13 and 19 November 2025, across Lubero territory, North Kivu, that have resulted in the deaths of at least 89 people, including at least 20 women and an as yet undetermined number of children. At least 17 civilians were killed inside a health centre in the locality of Byambwe. »

Les périmètres, plus que les méthodes, expliquent les écarts. Le Baromètre sécuritaire du Kivu compte au moins 29 tués dans le village, dont 18, onze femmes et sept hommes, à l’arme blanche dans la structure sanitaire. Le Groupe d’experts compte 23 tués dans le village. ACLED compte au moins 29 tués dans le village de Biambe et ses environs. Seul le Secrétaire général donne un chiffre propre au centre de santé, au moins 17, et il est proche des 18 du baromètre. Le communiqué de la mission onusienne du 21 novembre cite, outre Byambwe, les localités de Mabiango, Tunarudi, Sambalysa, Thucha et Butsili.

Un écart du même ordre apparaît en février 2026 à Mambimbi et Isigo : au moins quinze civils tués le 6 février selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires, au moins dix-huit dans la nuit du 6 au 7 février selon Radio Okapi, qui écrit que ces informations sont confirmées par l’administrateur du territoire de Lubero, le colonel Alain Kiwewa. Le Groupe d’experts se contredit lui-même sur un troisième épisode : le corps de son rapport de juin 2026 situe le massacre de 71 civils lors d’une veillée funèbre à Nturo en novembre 2025, son annexe le situe à Ntuyo dans la nuit du 8 au 9 septembre 2025.

Une part des chiffres humanitaires vient de la société civile elle-même. Les rapports de situation du Bureau de la coordination des affaires humanitaires attribuent leurs bilans de Lubero à la société civile locale, et son infographie du 9 décembre 2025, qui compte plus de 113 attaques et plus de 950 morts entre janvier et novembre 2025 dans les deux provinces, déclare pour sources les « partenaires humanitaires y compris société civile ».

Le secteur compte 141 villages, une partie s’est vidée

Ebuteli écrivait en janvier 2026, sur un état documenté fin 2024 et début 2025 : « Sur les 141 villages que compte le secteur de Bapere, 81 ont été désertés par leurs habitants. Dans la zone de santé Biena, au moins huit des 17 structures sanitaires ont fermé leurs portes. Les neuf autres rendent un service minimum. » Un mémorandum des autorités locales du 4 décembre 2024, relayé par Radio Okapi, comptait 76 villages vidés sur 141.

Le chef du secteur des Bapere, que Radio Okapi nomme Maker Sivikunulwa le 15 septembre 2024, Macaire Sivikunula une semaine plus tard et Macaire Sovikunula en septembre 2025, décrivait le mouvement dès septembre 2024 : « Je confirme le déplacement de la population dans la partie Nord-Ouest du secteur de Bapere, notamment tous les villages qui font frontières avec le groupement Bakaiku, chefferie Babila Babombi, territoire de Mambasa en Ituri. Tous ces villages se sont vidés. Donc les villages de Makumo, Hoho, Hihé, Lubai, Marocain et Bilulu. C’est suite à la présence des rebelles ADF. Dans cette partie, ils sont en train de commettre des massacres. C’est un nouveau groupe d’ADF dont on ne connait pas la trajectoire. Nous alertons les autorités militaires pour que des dispositions soient vite prises afin d’empêcher la progression de ces bandits ADF. Nous sommes submergés par un nombre de déplacés, les villages vidés, les champs vidés alors que nous sommes à la saison de récolte du riz. »

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires comptait au 30 novembre 2025, pour les zones affectées par les Forces démocratiques alliées au Nord-Kivu et en Ituri, 1,1 million de personnes dans le besoin, 447 000 déplacés dont 66 000 pour le seul territoire de Lubero, 85 écoles et 94 structures de santé affectées, 50 754 élèves touchés, 220 enlèvements et 5 932 cas de violences basées sur le genre. Sur l’année scolaire écoulée, Samuel Kaheni décrivait le 2 juillet 2026 : « Il y a eu des interruptions temporaires des activités scolaires dans plusieurs agglomérations, ainsi qu’une ouverture tardive des écoles, notamment au chef-lieu du secteur de Bapere. Certaines localités n’ont même pas ouvert les portes des écoles en raison de l’insécurité qui a prévalu sur l’axe Butembo-Mangurujipa. »

L’opération Shujaa déplace le groupe vers l’ouest

Le rapport du Secrétaire général du 1er décembre 2025 écrit que les forces de défense populaires ougandaises, dans le cadre de l’opération Shujaa, ont renforcé leurs déploiements dans le secteur de Bapere, ce qui a provoqué des mouvements des Forces démocratiques alliées vers l’ouest, en direction de la province de la Tshopo. Le Groupe d’experts décrit une constante : « This reflected a recurring pattern since 2021 whereby Shujaa operations have contributed to the geographic dispersion of ADF, consistently displacing ADF further from the Ugandan border, expanding the threat to civilians. »

Le déplacement se lit dans les données du premier semestre 2026. En mars, le Groupe d’experts relève plus de 90 morts imputées au groupe, plus haut niveau mensuel des six mois écoulés, et note qu’aucune attaque n’a été enregistrée à Lubero durant la même période. Le Baromètre sécuritaire du Kivu enregistre le même mois un record d’enlèvements, 544, dont plus de 400 dans le territoire de Mambasa.

Samuel Kaheni attribue l’accalmie récente dans son secteur aux opérations conjointes des armées congolaise et ougandaise et aux Wazalendo. Il portait déjà ce jugement le 19 octobre 2024 : « Nous sommes en train de comprendre qu’il y a une bonne évolution des opérations conjointes militaires FARDC-UPDF dans le secteur de Bapere, parce qu’il y a une avancée significative du rétablissement de l’autorité de l’Etat et de la paix dans la zone. » Un an plus tôt, le 31 juillet 2024, il décrivait l’inverse : « Toutes les activités sont presque suspendues dans presque toutes les zones. La vie devient de plus en plus difficile parce que l’ennemi (NDLR : rebelles ADF) est en train d’opérer sans être poursuivi. Et plusieurs zones sont devenues invivables. Bien sûr le gouvernement y a envoyé les UPDF qui devraient venir en appui aux FARDC, en tout cas cela n’a pas encore changé la donne. »

Ni les forces armées congolaises ni le gouvernorat du Nord-Kivu n’ont réagi au chiffre de 2 400. Radio Okapi notait déjà, le 9 février 2026, n’avoir « obtenu aucune réaction de la part du porte-parole des opérations Sokola 1 Grand Nord des FARDC ».

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B
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