Erik Prince en RDC : les dessous du contrat Vectus Global à 700 millions de dollars
Contrat de 700 M$ au ministère des Finances, « brigade fiscale », drones à Uvira aux côtés des FARDC : anatomie sourcée (Reuters, WSJ, Groupe d'experts de l'ONU, CTP, GlobalSecurity) du contrat Vectus Global d'Erik Prince, un levier de l'État congolais pour retenir sa rente minière et tenir son front.
Erik Prince en RDC : les dessous du contrat Vectus Global à 700 millions de dollars
AFP
Pour retenir sa rente minière et renforcer son armée, la RDC a scellé un pari inattendu. Fin 2024, le ministère congolais des Finances a confié à Vectus Global, la société d’Erik Prince, un contrat de cinq ans estimé à 700 millions de dollars, chargé de sécuriser et de fiscaliser sa richesse souterraine. Un an plus tard, début 2026, les drones de cette firme survolaient Uvira et appuyaient les forces spéciales des FARDC dans la reconquête de la ville, brièvement tombée aux mains de l’AFC/M23. Anatomie d’un contrat qui arme l’État contre l’évasion fiscale et, aux moments critiques, contre l’agression.
L’objet de l’accord n’est pas la guerre, mais l’argent. Selon des informations concordantes de Reuters, du Wall Street Journal et du centre d’analyse américain Critical Threats Project, la mission de Vectus Global consiste à accroître les recettes de l’État dans le secteur minier, à réduire la contrebande transfrontalière et à combattre l’évasion fiscale, en priorité dans le sud cuprifère et cobaltifère du Katanga. Sur le terrain, l’exécution est confiée à Christophe Sirot, un cadre franco-américain qui pilote Vectus. Erik Prince, lui, n’est pas un nouveau venu : ses sociétés opèrent en RDC dans la logistique et le transport depuis au moins 2015. Le contrat de 2025 formalise et amplifie une présence ancienne.
La porte d’entrée choisie éclaire l’intention. L’accord a été négocié par les ministères des Finances et des Mines, non par celui de la Défense. Cette précision, soulignée par l’agrégateur spécialisé GlobalSecurity, explique le vocabulaire officiel : Vectus n’est pas une force de combat, mais une « brigade fiscale », un dispositif de sécurité des revenus déployé aux côtés des services fiscaux et des inspecteurs des mines. La logique est solide. La RDC perd chaque année des milliards de dollars de recettes minières entre la mine et le Trésor, un mal que la Cour des comptes et la Direction générale des impôts documentent sans parvenir à l’endiguer. Confier à une firme rompue au renseignement le soin de tracer les minerais et de sécuriser les points de perception, c’est acheter une compétence rare et combler, vite, une faiblesse ancienne de l’État.
Erik Prince apporte à ce projet une signature reconnue. Fondateur de Blackwater, devenu l’un des noms les plus connus de la sécurité privée mondiale, proche de Donald Trump, il a bâti avec Vectus Global un modèle que GlobalSecurity résume d’une formule : la « sécurité comme service ». Sa firme ne vend pas seulement des hommes, mais un ensemble intégré de drones, de renseignement et de logistique, pensé pour le conflit comme pour la reconstruction. La même offre s’est déployée en Haïti, en Équateur et au Pérou.
La démarche congolaise s’inscrit dans une recherche plus ancienne de forces d’appoint. Le Groupe d’experts de l’ONU chargé de surveiller l’embargo sur les armes rapportait déjà, en 2023, un projet, jamais concrétisé, de déploiement de 2 500 combattants latino-américains dans le Nord-Kivu, qu’il reliait à un accord entre les Émirats et la RDC, ce qu’Abou Dhabi a démenti. Le fil est constant : face à l’agression, l’État cherche à démultiplier sa force par tous les leviers disponibles.
Le recours s’est concrétisé en 2025. À partir de juillet, d’anciens militaires et policiers salvadoriens sont arrivés en RDC pour épauler la coalition gouvernementale. Le Groupe d’experts de l’ONU a identifié la société qui a coordonné leur recrutement, Importaciones de Productos Americanos S.A. de C.V., et chiffré à plus de 300 le nombre d’hommes enrôlés au Salvador. D’abord affectés à la maintenance d’équipements à Kisangani, dans la Tshopo, beaucoup ont ensuite rejoint Walikale, Baraka et Kalemie. En août 2025, le Wall Street Journal évoquait aussi des discussions sur la protection du palais présidentiel, à Kinshasa.
Uvira a fourni le test grandeur nature. Fin 2025, la prise éphémère de cette ville de l’Est par l’AFC/M23 avait constitué un revers pour les efforts de paix parrainés par Washington et Doha ; les rebelles s’en étaient retirés après que les États-Unis eurent laissé entendre une réaction possible. C’est dans la reconquête et la stabilisation de la ville, début 2026, que les contractuels liés à Prince ont apporté surveillance par drones et appui technique aux forces spéciales congolaises. Un responsable sécuritaire congolais a présenté cette contribution comme ponctuelle, les contractuels ayant été appelés « à titre exceptionnel » pour renforcer les FARDC à un moment critique, avant de revenir à leur mission première. Les unités de Prince comptent, précise GlobalSecurity, des vétérans étrangers, dont d’anciens militaires français, spécialisés dans la protection des sites miniers. À Uvira, l’appoint a rempli son office : la ville est restée congolaise.
Autour de ce noyau vérifiable prospèrent des rumeurs qu’une enquête sérieuse se doit d’écarter. Plusieurs récits, portés par les réseaux sociaux, prêtent à Prince une société baptisée « Magellan Tactical Solutions », des drones de type Gray Eagle survolant Sake, ou un réseau de sociétés-écrans domiciliées au Belize ou à Juba. Aucune de ces affirmations n’est étayée par un document ou une pièce officielle. GlobalSecurity comme le Critical Threats Project invitent à distinguer les faits établis, un contrat de sécurisation et de taxation des recettes et un appui ponctuel en drones à Uvira, du récit dramatisé qui circule. Sur un dossier aussi sensible, la première défense de la RDC est la précision.
L’État a structuré l’affaire pour ce qu’elle est : un dispositif de sécurité des revenus, adossé à des contrats formels et coordonné avec les institutions congolaises. Comme souvent dans ce type d’arrangement, les modalités précises ne sont pas toutes publiques. Les autorités mettent en avant un cadre contractuel et une exécution menée aux côtés des services de l’État, dans des zones minières où la puissance publique peine à se déployer seule.
Le contrat de Prince s’adosse enfin à un partenariat plus vaste, et avantageux pour Kinshasa. En décembre 2025, Washington et la RDC ont signé un accord de partenariat stratégique qui lie l’accès américain aux minerais critiques congolais à un soutien à la sécurité, à la gouvernance et aux infrastructures. Le texte institue un comité de pilotage paritaire, cinq Congolais et cinq Américains, une réserve de sites stratégiques ouverte aux investisseurs américains et alliés, un régime fiscal stabilisé sur dix ans et une modernisation de la législation minière. L’objectif assumé de Washington est de réorienter vers l’Occident une filière que la Chine domine au stade du raffinage. Pour la RDC, l’accord attire des capitaux, diversifie ses débouchés et arrime une superpuissance à sa stabilité.
Pour Kinshasa, le raisonnement se tient de bout en bout. Face à un État dont les moyens ne suivent ni sur le front ni dans les mines, mobiliser une expertise privée permet de combler des lacunes immédiates, de protéger des infrastructures et de consolider la base budgétaire qui finance l’armée, l’école et la santé. Loin d’abdiquer sa souveraineté, l’État s’en donne les moyens : il achète du temps, de la technologie et du renseignement, là où l’agression extérieure lui impose de tenir sur tous les fronts à la fois.
Des voix critiques, en RDC et à l’étranger, s’interrogent sur la place des contractuels étrangers dans un secteur régalien, et un recours a été déposé contre le partenariat avec Washington. Le débat est légitime dans une démocratie. Mais il ne saurait masquer l’essentiel : ni la RDC ni ses partenaires n’ont créé la guerre qui ravage l’Est ; ils y répondent avec les outils dont ils disposent. Reprocher à Kinshasa de mobiliser une expertise que son adversaire, lui, trouve auprès d’armées et de réseaux entiers, reviendrait à lui demander de se battre à mains nues.
À Uvira, le pari a payé. Reste, pour la RDC, à garder la main sur les termes de l’échange, à encadrer et à intégrer ces appuis dans la durée. Si elle y parvient, elle aura transformé une faiblesse, l’incapacité à percevoir sa rente et à couvrir tout son territoire, en un levier d’alliance et de puissance. Dans une guerre qui se joue autant sur le terrain que sur les recettes, le contrat Vectus est moins une abdication qu’une arme supplémentaire au service de l’État congolais.
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