
« Je suis une statue vivante » : comment « Lumumba Vea » a fait de la RDC le buzz du Mondial 2026
De la CAN au Mondial 2026, le supporter des Léopards Michel Kuka Mboladinga, « Lumumba Vea », est devenu une icône mondiale. CNN, ESPN, la BBC et Al Jazeera racontent sa statue vivante en hommage à Patrice Lumumba.
Estadio Akron, près de Guadalajara, mardi 23 juin. Pendant que la RD Congo s’incline devant la Colombie, un homme de quarante-neuf ans, en costume bleu, jaune et rouge, lunettes et coiffure des années 1960, se tient immobile dans les tribunes, le bras droit levé vers le ciel, le regard fixe. Quatre-vingt-dix minutes durant, il ne bouge pas. Michel Kuka Mboladinga, que tout le Congo appelle « Lumumba Vea », « Lumumba vit », fait ce qu’il fait depuis 2013 : la statue vivante de Patrice Lumumba. Sauf que cette fois, ce ne sont pas seulement les Kinois qui le regardent, mais CNN, ESPN, la BBC et Al Jazeera.
En deux tournois, ce supporter des Léopards est devenu une icône que les plus grandes rédactions du monde s’arrachent. La première vague est venue du Maroc, à la Coupe d’Afrique des nations, fin décembre 2025 et début janvier 2026 : L’Équipe, Africanews, Yahoo, la BBC, Al Jazeera racontent ce Congolais qui « reste immobile quatre-vingt-dix minutes » et « fascine toute l’Afrique ». La seconde, plus large encore, a déferlé en juin 2026 avec la Coupe du monde : CNN, ESPN, CBS, Fox, Sports Illustrated, NBC, tous lui consacrent un sujet. « Je suis une statue vivante, leur explique-t-il. Le climat n’a aucun effet sur moi. Mon travail n’est pas seulement de rester là, mais de transmettre de l’énergie, de la force et de la puissance aux joueurs. »
À LIRE AUSSI Léopards : ce qu’il reste à la RD Congo pour se qualifier au Mondial

Le buzz tient à deux questions, résume CNN. L’une est le symbole. L’autre est plus simple : comment tient-il aussi longtemps ? « Croyez-le ou non, je m’entraîne, répond l’intéressé. Je peux m’entraîner vingt jours par mois, mais je me repose aussi beaucoup. » Avant chaque match, il reste figé quarante-cinq à cinquante minutes d’affilée. « Je n’imagine pas le moment où je baisserai le bras, dit-il. Je ferai mon travail jusqu’au bout. »
Le personnage qu’il incarne n’est pas un héros de plus. Patrice Émery Lumumba fut le premier Premier ministre de la RD Congo indépendante, en 1960, et l’auteur, le 30 juin de cette année-là, devant le roi Baudouin, d’un discours anticolonial que l’historien Reuben Loffman, cité par CNN, range parmi « les plus importants du XXe siècle ». Trois mois plus tard, Lumumba était écarté du pouvoir ; en janvier 1961, à trente-cinq ans, il était torturé puis exécuté, son corps démembré et dissous dans l’acide. Il n’en reste qu’une dent en or, inhumée à Kinshasa en 2022, près de la statue au bras levé que Mboladinga reproduit. « Lumumba est un symbole d’unité, dit-il, celui qui a appris aux Congolais à se tenir debout et à être fiers. »
La résonance est d’autant plus forte que la mémoire de Lumumba est, elle aussi, d’actualité : en mars 2026, un tribunal belge a ordonné le procès d’Étienne Davignon, quatre-vingt-treize ans, dernier survivant des Belges soupçonnés d’avoir trempé dans sa détention et son transfert vers le Katanga. Soixante-cinq ans après, le bras levé d’un supporter dans une tribune mexicaine renvoie à un dossier judiciaire toujours ouvert à Bruxelles.

Tout n’a pas été hommage. À la CAN, après l’élimination des Léopards par l’Algérie en huitième de finale, battus 1-0 après prolongation, l’attaquant algérien Mohamed Amoura avait mimé et raillé la pose, provoquant un tollé. Il a fini par s’excuser : « Je voulais seulement taquiner, gentiment, sans mauvaise intention. Je respecte le Congo et son équipe. » L’épisode a fait, lui aussi, le tour des rédactions, de la BBC à l’Associated Press.
Au Mondial, Mboladinga a bien failli ne pas venir. Les restrictions liées à l’épidémie d’Ebola en RDC l’ont empêché d’assister au premier match contre le Portugal, à Houston. « Même si je n’étais pas là physiquement, j’ai suivi le match dans une fan-zone, j’étais connecté », raconte-t-il. Il a fini par rejoindre Guadalajara pour la Colombie. Car au-delà de lui, c’est une fonction qu’il occupe : faire du football un ciment. « Les rebelles du M23 eux-mêmes, ici à Goma, ont jubilé, et à Kinshasa aussi, témoigne à CNN le journaliste Prosper Heri Ngorora. Cela montre que le football peut être une colle qui unit les gens. »
À LIRE AUSSI RDC-Colombie : retour sur une défaite, au bout de l’ennui
À l’arrivée, un homme immobile dans une tribune aura fait pour l’image du Congo ce que des campagnes n’auraient pas réussi : placer Lumumba, et avec lui le drapeau congolais, sur les écrans de CNN et d’Al Jazeera. « Je suis un artiste, je suis un animateur, résumait-il dès la CAN. C’est mon travail. » Le bras toujours levé.