Paris en RDC : un marché à plus d’un milliard, un État qui n’en récoltait qu’un million
Le pari sportif a explosé en RDC bien plus vite que l’État ne le régulait. Enquête sur un marché estimé à plus d’un milliard de dollars, sa fiscalité fuyante, ses opérateurs offshore et le coût social d’une réforme qui court après le boom.
Paris en RDC : un marché à plus d’un milliard, un État qui n’en récoltait qu’un million
AFP
Dans les rues de Barumbu, de Ngaba ou de Matonge, à Kinshasa, elles ont poussé plus vite que les pharmacies. Les agences de paris, écrans allumés sur les matchs européens, cabines de dépôt par mobile money, drainent chaque jour des files de jeunes gens venus miser leurs derniers francs. Le pari sportif est devenu, pour une partie de la jeunesse urbaine sans emploi, un mode de subsistance autant qu’une distraction. C’est ce marché, longtemps laissé à lui-même, que l’État congolais tente aujourd’hui de reprendre en main, en découvrant au passage l’ampleur de ce qui lui a échappé.
Le chiffre qui a déclenché la réforme est venu d’un ancien argentier de l’État. Selon Nicolas Kazadi, ministre des Finances jusqu’en 2024, le secteur des jeux d’argent générerait plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaires par an, pour environ un million de dollars seulement reversés au Trésor en 2022. Autrement dit, mille dollars misés pour un dollar perçu. Une fois dotée d’un système de surveillance centralisé, plaidait-il, une taxe unique sur les mises pourrait rapporter plus de cent millions de dollars par an. Ces estimations, qui restent celles d’un responsable politique et non des régies financières, ont fixé l’ordre de grandeur d’un manque à gagner devenu intolérable pour un État à court de ressources.
La riposte a été confiée au ministère des Finances par deux réunions du Conseil des ministres, en novembre 2024 puis en avril 2025. En janvier 2026, une Cellule de surveillance des jeux d’argent et de hasard a été créée pour piloter la réforme en attendant la mise en place d’une Autorité de régulation. Son coordonnateur, Dieudonné Ntumba, résume l’esprit affiché : « Le rôle de l’État n’est pas d’empêcher les activités économiques, mais de les encadrer. » L’outil central est une plateforme de régulation centralisée, certifiée aux normes internationales de sécurité, destinée à surveiller en temps réel les transactions et les flux financiers des opérateurs. Ces derniers doivent y raccorder leurs systèmes. La phase pilote doit s’achever le 30 août 2026, l’identification des sociétés étant exigée au plus tard fin juillet. Passé ce délai, les récalcitrants s’exposent à des sanctions administratives.
Derrière la mécanique, la réforme tranche une longue bataille de compétences. Trois administrations se disputaient le secteur. La Société nationale de loterie, entreprise publique née d’une ordonnance de 1984, détient le monopole de la loterie et signe des partenariats avec des privés. Le ministère des Sports et Loisirs délivrait, lui, les agréments pour les jeux de hasard hors loterie, en vertu de textes de 2011 et 2022. Le ministère des Finances, enfin, a pris la main sur la fiscalité par la loi de finances 2023, avant d’obtenir le pilotage d’ensemble. En rappelant aujourd’hui que toute initiative engagée en dehors des résolutions du Conseil des ministres n’engage pas le gouvernement, les Finances signifient qu’elles sont désormais le seul pilote légitime. La cellule justifie l’urgence par un cadre légal hérité, selon elle, de l’époque coloniale, qu’un projet de loi déposé en juin 2025 et déclaré recevable par l’Assemblée nationale en décembre doit remplacer. Un député du Nord-Kivu, Willy Mishiki, a déposé en parallèle sa propre proposition, promettant qu’une taxe de cinq pour cent sur le chiffre d’affaires permettrait à l’État de « récupérer près de deux milliards de dollars », une projection bien plus haute que celle de Kazadi et à manier avec prudence.
Reste une question que la réforme évite d’énoncer trop fort : à qui appartient le pari congolais. Les enseignes les plus visibles en ligne ne sont pas congolaises. Le site 1xbet.cd est exploité par une société locale, Advanced Gaming, sous une licence de la loterie nationale, mais la marque 1xBet appartient à un groupe fondé par trois entrepreneurs russes, dont plusieurs enquêtes internationales ont documenté qu’il exploite aussi, à travers le même réseau, les marques sœurs Melbet, Betwinner et 22bet. L’État congolais invoque la lutte contre le blanchiment et sa sortie de la liste grise du Groupe d’action financière pour justifier l’assainissement du secteur. Le paradoxe est que les plus gros acteurs du marché qu’il veut assainir sont des réseaux offshore. En 2023 déjà, Nicolas Kazadi chiffrait à cent trente-neuf le nombre d’opérateurs illégaux ou irréguliers. Le nombre exact d’opérateurs agréés et de points de vente, lui, n’est toujours pas public.
Le coût social, l’État le reconnaît désormais du bout des lèvres. Didier Bobwa, chargé du monitoring des jeux au ministère des Finances, énumère les dangers que la plateforme est censée contenir. « Certaines personnes peuvent perdre toutes leurs économies, d’autres utiliser les jeux pour blanchir de l’argent obtenu illicitement. Il y a aussi le risque que des mineurs soient attirés par ces pratiques », avertit-il. Sur le terrain kinois, le constat est documenté depuis des années : le public des agences s’est élargi aux femmes et aux adolescents, et le pari est présenté par ses adeptes comme un moyen de se nourrir, de se vêtir, de payer le loyer. Le moteur du phénomène est connu, chômage de masse des jeunes, généralisation du mobile money, passion du football européen amplifiée par un Mondial 2026 où l’Afrique aligne dix nations, et publicité omniprésente. Un opérateur local, la société Ngenge Sport, se dit prêt à contribuer : « Il est normal que chaque acteur économique contribue au Trésor public. »
La RDC n’invente pas la formule qu’elle applique. Le Kenya voisin a montré la voie en 2025, en créant une autorité de régulation, en suspendant la publicité pour les jeux et surtout en misant sur un taux plus bas couplé à une surveillance en temps réel des flux, ce qui a fait remonter ses recettes après des années de fuite vers l’informel. C’est exactement le pari technique de Kinshasa avec sa plateforme centralisée. À l’inverse, l’Afrique du Sud, où une part majoritaire du jeu en ligne échappe encore aux circuits légaux, illustre le risque d’une fiscalité trop lourde qui pousse joueurs et opérateurs vers le marché noir, un danger déjà pointé par des fiscalistes congolais lors des premiers tours de vis.
Tout se joue désormais dans une course de vitesse. D’un côté, un État qui bâtit un système de surveillance et fixe des échéances. De l’autre, un marché qui a déjà conquis la rue et le téléphone, et dont les principaux acteurs savent, ailleurs sur le continent, contourner les régulateurs. La réussite de la réforme se mesurera à deux aunes. La première est budgétaire, la capacité de la plateforme à capter réellement les flux et à transformer un million de dollars de recettes en une rente à trois chiffres. La seconde est sociale, et le mot d’ordre d’Ntumba, encadrer plutôt qu’empêcher, ne vaudra que si l’encadrement protège aussi les mineurs et les joueurs ruinés, au lieu de se contenter de mieux taxer leur ruine.