L’or de guerre : anatomie du circuit qui pille les mines de l’Est au profit du Rwanda
Le Rwanda a exporté 19,4 t d'or en 2024 (1,5 Md$) pour une production de ~2,9 t : l'écart est l'or pillé dans l'est de la RDC. Enquête sourcée (Trésor américain, Groupe d'experts de l'ONU, Global Witness) sur le circuit mines-Rwanda-Dubaï, l'effet des sanctions et la contre-offensive de Kinshasa pour reprendre sa rente.

L’or de guerre : anatomie du circuit qui pille les mines de l’Est au profit du Rwanda
AFP
Un chiffre résume tout le pillage. En 2024, le Rwanda a exporté 19,4 tonnes d’or, pour 1,5 milliard de dollars, alors que sa production nationale est estimée à environ 2,9 tonnes. L’écart, plus de seize tonnes, n’est pas sorti du sol rwandais. Il a été arraché aux mines de l’est de la RDC, taxé par les groupes armés et convoyé de l’autre côté de la frontière. C’est cet or de guerre, nerf du conflit qui ravage le Kivu, que Kinshasa cherche aujourd’hui à tarir.
La mécanique du détournement est désormais documentée jusque dans ses détails, notamment par le Trésor américain. Extrait des zones tenues par l’AFC/M23 et les Forces de défense rwandaises (RDF) au Sud-Kivu, l’or est acheminé sous escorte militaire vers le district de Rusizi, au Rwanda, juste de l’autre côté de la frontière avec Bukavu, puis vers la raffinerie Gasabo Gold, à Kigali. Selon l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), les soldats rwandais et les rebelles du M23 ont assuré un contrôle strict sur ce métal jusqu’à la raffinerie. Au début de 2026, au moins 60 kilos d’or, pour une valeur d’environ 7 millions de dollars, ont ainsi transité par ce seul canal.
Cette raffinerie est la plaque tournante du système. Depuis la prise des capitales provinciales par le M23, Gasabo Gold est devenue, selon le Trésor américain, un partenaire clé des responsables rwandais et des rebelles pour sourcer et exporter l’or de l’est de la RDC. Le schéma n’est pas nouveau, mais il a changé d’échelle avec l’avancée du M23. Les exportations d’or rwandais, achetées presque exclusivement par les Émirats arabes unis, sont passées de 364 millions de dollars en 2021 à 1,5 milliard en 2024, épousant la courbe des conquêtes rebelles.
L’or n’est pas seul sur ces routes. Le coltan suit le même chemin. Global Witness, dans une enquête publiée en juin 2026, a retracé le parcours du minerai de contrebande : selon les experts de l’ONU, plus de 120 tonnes par mois ont été introduites frauduleusement au Rwanda entre mai et octobre 2024, et plus de 2 000 tonnes de coltan congolais ont transité par le pays. Les acheteurs, relève l’organisation, sont principalement basés aux Émirats, en Chine, à Hong Kong et au Luxembourg. La contrebande minière de l’Est n’est pas un ruissellement artisanal : c’est une industrie.
Au bout de la chaîne, une destination revient toujours : Dubaï. L’essentiel de l’or de la région finit dans les raffineries émiraties. Un rapport de la société d’enquête Evidencity le formule d’une image : quand une porte se ferme, l’or trouve une autre route, par le Rwanda, par Gasabo, puis retourne vers les mêmes raffineries des Émirats. La géographie du pipeline change ; sa destination, non.
La RDC a longtemps tenté de reprendre la main sur cette rente, sans succès durable. En 2023, elle avait lancé Primera Gold, une coentreprise publique-privée destinée à formaliser l’or artisanal. Le métal partait alors vers une raffinerie contrôlée, à Abou Dhabi, par des proches du président émirati Mohammed ben Zayed, et l’entreprise a exporté plus de 300 millions de dollars d’or vers les Émirats la première année. Mais le Groupe d’experts de l’ONU a relevé, dès 2023, que l’initiative n’avait pas réduit la contrebande et qu’elle s’approvisionnait en or de conflit auprès de milices du Sud-Kivu. La production a décliné à l’automne 2023, et le partenaire émirati s’est retiré à l’été 2024, cédant ses parts à l’État congolais. La leçon était rude : on ne formalise pas une filière quand on ne contrôle pas les mines.
Depuis un an, un nouveau levier est apparu : la pression occidentale sur le maillon rwandais. En mars 2025, l’Union européenne a sanctionné la Gasabo Gold Refinery. L’effet a été immédiat : les exportations d’or du Rwanda ont chuté d’environ 65 %, pour tomber à 517 millions de dollars en 2025. Le 25 juin 2026, les États-Unis ont à leur tour frappé la raffinerie et un réseau de responsables rwandais et de rebelles du M23 accusés d’écouler l’or congolais. Le Trésor a précisé que des soldats rwandais et des combattants du M23 avaient transporté environ 7 millions de dollars d’or vers Gasabo au début de l’année. Pour Joshua Walker, chercheur au centre de réflexion britannique Chatham House, ces sanctions devraient perturber durablement les exportations rwandaises, car l’essentiel du négoce mondial de l’or se règle en dollars, ce qui donne aux mesures américaines un poids particulier.
Ce resserrement rebat les cartes au bénéfice de Kinshasa. Privés d’une partie de leur débouché rwandais, les Émirats, premiers acheteurs de l’or de la région, ont intérêt à se reporter sur un approvisionnement congolais par des canaux « officiels ». Le Global Initiative Against Transnational Organized Crime, un observatoire spécialisé, estimait début 2026 que les Émirats « ménageaient les deux tableaux », gardant ouvertes les filières congolaise et rwandaise. Les sanctions les poussent désormais à choisir. En avril 2026, Félix Tshisekedi est retourné à Abou Dhabi pour signer un nouvel accord d’approvisionnement en or, réorientant l’acheteur émirati vers la source congolaise plutôt que vers son relais rwandais.
Côté congolais, l’outil de reconquête existe. DRC Gold Trading, l’entreprise publique née en octobre 2024 des cendres de l’aventure Primera, a étendu ses achats à plusieurs provinces et vise près de 2 milliards de dollars d’exportations en 2026. Son ambition est double : ramener dans le circuit formel un métal qui échappait à l’État, et priver l’adversaire des devises qui alimentent sa guerre. Chaque lingot vendu par le canal officiel est un lingot soustrait au pipeline de Kigali.
Reste l’obstacle majeur, et il est territorial. Les zones aurifères les plus riches, autour de Bukavu et dans le Sud-Kivu, demeurent sous le contrôle du M23. La chute de Bukavu, en février 2025, avait déjà désorganisé les routes de DRC Gold Trading au moment où l’entreprise relançait ses exportations. En juillet 2025, le Groupe d’experts de l’ONU estimait que la mainmise du M23 sur la ville lui conférait une « dominance stratégique » sur les circuits d’approvisionnement en minerais de plusieurs districts. Tant que ces gisements restent aux mains de la coalition rebelle, la formalisation congolaise avance amputée de ses veines les plus riches.
L’or de guerre dessine ainsi une équation limpide. Chaque gramme sorti en fraude finance le M23 et son parrain rwandais ; chaque gramme rapatrié dans le circuit officiel finance l’État congolais. La stratégie de Kinshasa, sanctions internationales contre le pipeline rwandais, canaux officiels à domicile, bascule de l’acheteur émirati vers la source congolaise, vise précisément à inverser ce flux. C’est une bataille économique menée en parallèle de la guerre, et l’une ne se gagnera pas sans l’autre. La reconquête de Bukavu et des hauts plateaux miniers n’est pas seulement un objectif militaire : c’est la condition pour que l’or du Congo cesse d’enrichir ceux qui le pillent, et revienne à ceux qui le portent dans leur sol.

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