A Sake, la cité condamnée, une extermination à huis clos
Occupée par les rebelles du M23/RDF, la cité symbole de la résistance congolaise vit aujourd’hui sous la loi du silence, des enlèvements et des exécutions. Derrière les murs de la prison de Kimoka, les voix s’éteignent une à une. La ville paie pour avoir osé résister. Elle paie pour avoir infligé des pertes. Aujourd’hui, un plan d’effacement est en marche. Ce reportage-enquête raconte l’extermination à huis clos d’une ville qui incarne, même asservie, la dignité d’un peuple.
A Sake, la cité condamnée, une extermination à huis clos
AFP
Au cœur du Kivu, entre les collines noires de lave et les vents du lac Kivu, une cité s’efface dans l’indifférence. Sake. Nom court. Souffle bref. Ville longue à mourir. Depuis que les rebelles du M23, épaulés par l’armée rwandaise (RDF), ont étendu leur emprise autour de Goma, Sake est devenue le cœur d’une tragédie silencieuse. Non pas une conquête, mais un effacement. Programmé. Calculé. Et presque achevé.
« Ils veulent punir la cité pour avoir résisté », murmure un enseignant du quartier Buhimba, la voix tremblante. « Ici, des jeunes ont refusé de fuir. Ils ont pris des bâtons, des pierres… et ils ont infligé des pertes aux rebelles. Depuis ce jour, nous sommes devenus des cibles. »
Sake paie pour sa dignité. Elle paie pour sa rébellion populaire. Depuis près de deux décennies, cette petite cité du Nord-Kivu a bâti sa réputation comme le dernier verrou de Goma, un bastion imprenable que l’ennemi ne peut franchir qu’au prix du sang. Ce n’est pas un hasard si les rebelles du M23/RDF en font aujourd’hui leur cible principale. Ils savent que la mémoire collective de Sake est faite de résistance, de combats acharnés et d’humiliations infligées à leurs offensives successives.
Sake, cimetière de l’armée rwandaise
Déjà le 25 novembre 2006, lorsque les troupes du CNDP de Laurent Nkunda lancèrent une attaque éclair sur la cité après l’assassinat d’un de leurs officiers, Sake vacilla. Mais elle ne tomba pas. Les habitants durent fuir massivement, provoquant le déplacement de plus de 100 000 civils, mais les forces armées congolaises, épaulées par les hélicoptères de la MONUC, reprirent la ville au terme d’une bataille d’une violence extrême. On parla alors de 400 morts parmi les insurgés. Ce fut la première grande blessure, mais aussi la naissance d’une réputation : celle d’une cité qui ne se rend pas.
En novembre 2012, après la chute de Goma aux mains du M23, les rebelles fondirent à nouveau sur Sake. Pendant trois jours, les combats firent rage dans les rues. Les habitants, certains armés de simples pierres, épaulèrent les soldats en déroute. Cette résistance farouche contraignit le M23 à entamer son retrait dès le 27 novembre. Sake avait une fois de plus prouvé qu’elle n’était pas un point de passage, mais une forteresse populaire.
Le 12 février 2024, nouvelle tentative d’encerclement. Les FARDC, dépassées sur plusieurs fronts, se replient à l’est de la cité. Mais cette fois encore, la résistance s’organise. Les Wazalendo – ces combattants d’autodéfense issus du peuple – prennent le relais dans le centre-ville. Avec le soutien ponctuel de la MONUSCO, ils empêchent la prise complète de Sake. Le front tient. Dans les ruelles, on commence à parler d’un miracle.
En juin 2024, les reportages internationaux décrivent une cité métamorphosée. Les marchés sont devenus des bivouacs, les écoles des postes d’observation. Des centaines de jeunes âgés de 18 à 25 ans, armés de fusils de fortune et d’une foi inébranlable, patrouillent jour et nuit. « Nous sommes le bouclier de Sake », déclare leur commandant. Eux se font appeler les Léopards de Sake. Ils veillent sur les collines et jurent que « l’armée rwandaise trouvera son cimetière ici ». Leur courage devient symbole, leur présence une légende vivante.
Un massacre en cours, dans l’ombre des collines
Au fil de ces assauts répétés, Sake a troqué ses marchés pour des tranchées, ses prières pour des alarmes, mais elle n’a jamais cédé plus de quelques jours. Aujourd’hui, cette mémoire vive brûle dans le cœur de ses habitants. La cité résiste encore. Non pas pour elle seule, mais pour tout un pays. Pour que le Congo se rappelle qu’il existe, en son sein, une ville où l’honneur ne se négocie pas. Une ville debout, même à genoux. Une étoile flamboyante de résistance.
Les habitants l’ont bien compris : leur ville ne doit plus exister. Les survivants racontent qu’un plan de destruction a été conçu dès les premières vagues d’occupation, inspiré du précédent de Kitshanga, rasée en 2013 sous les ordres du tristement célèbre commandant Mudahunga. Cette fois-ci, il s’agirait de tout faire disparaître : les maisons, les vivants, les souvenirs.
« Chaque nuit, ils prennent des garçons. Parfois à dix, parfois à vingt. On les voit partir, menottés, la tête couverte. On ne les revoit plus », raconte Justine, mère de deux adolescents.
La nuit, les pick-ups tournent sans phare. Les portes sont défoncées à coups de crosse. Et les cris qu’on entend derrière les murs de la prison de fortune de Kimoka glacent le sang. Un ancien captif, relâché par erreur après une confusion d’identité, raconte : « Là-bas, on n’interroge pas, on exécute. Il y a des jeunes qu’on forçait à rejoindre leur camp d’entraînement. Quand ils refusaient, on les ramenait la nuit. Ils étaient battus, ligotés, puis on ne les voyait plus. Il y avait du sang partout, et des pelles contre les murs. »
À Kimoka, on tue en silence. Et surtout, on efface. Ceux qui parlent disparaissent. Ceux qui dénoncent finissent dans une fosse. Sake vit dans une atmosphère de peur permanente.
Une cité piégée, une population prise en otage

Derrière les volets clos, les habitants murmurent. Tous savent que la rébellion les utilise comme boucliers humains, comme fournisseurs de main-d’œuvre ou comme otages politiques. « On est obligés de cuisiner pour eux, de leur donner nos récoltes, sinon, ils prennent nos filles », témoigne une vieille dame du quartier Matanda. « Les soldats rwandais ne se cachent même plus. Ce n’est plus une guerre, c’est un règne. »
Les écoles sont fermées. Les marchés déserts. Les champs abandonnés. « Il y a des mines partout », dit Munganya, un jeune agriculteur. « Et là où il n’y a pas de mines, il y a les balles. » L’économie a été pulvérisée. Le troc est devenu la règle. La monnaie, un souvenir inutile. Plus grave encore, les liens familiaux sont brisés par la peur. Un père peut dénoncer un fils, un frère trahir un frère pour sauver sa peau.
Des traîtres dans la cité : la complicité des fils du sol

Un sentiment d’écœurement parcourt la cité : certains des leurs ont choisi la trahison. Pour un peu de pouvoir, pour une parcelle d’autorité. Les noms circulent comme des malédictions dans les quartiers : Amani Bahati Shadrac, Chrispin Nvano ya Bauma, Kubuya Ndoole Nasson, dit Kundos.
Ces hommes, tous issus de la région, auraient accepté de collaborer avec les rebelles du M23/RDF. En échange, ils auraient obtenu des postes au sein du mouvement. Pour la population, ce sont des Judas. Pour les rebelles, des outils. Pour l’histoire, peut-être des complices d’un génocide silencieux.
« Nous avons lancé des appels à l’aide. Personne n’écoute. Même les autorités à Kinshasa semblent paralysées », regrette le pasteur Kambale de l’église Emmanuel. « On parle d’Ukraine tous les jours, mais ici on tue chaque matin dans le silence. »
La communauté internationale ferme les yeux. Le gouvernement congolais multiplie les condamnations sans conséquences. Et pendant ce temps, les rebelles annoncent leur programme avec cynisme : « Même si on se retire, on ne laissera derrière nous qu’un champ de cendres. »
Une promesse qui n’a rien d’une menace creuse. C’est un plan. Déjà en cours. Le même qui est en train d’effacer méthodiquement la cité de Sake.
Sur les collines, la brume descend plus tôt que d’habitude. Les chiens ne hurlent plus. Les enfants ne jouent plus. Sake n’est pas tombée — elle est en train de disparaître. Lentement. Délibérément. Tragiquement. Et si rien ne change, demain, ce nom ne sera plus qu’un murmure sur les lèvres de ceux qui auront survécu assez longtemps pour le pleurer.