Pourquoi la reconnaissance Genocost est combattue
Né pour nommer le génocide à motivation économique subi par le peuple congolais, le concept de Genocost cristallise une quête de vérité et de justice. Mais sa reconnaissance officielle dérange : elle mettrait en lumière des responsabilités politiques, militaires et économiques que certains cherchent encore à dissimuler.
Pourquoi la reconnaissance Genocost est combattue
AFP
Kinshasa, 2 août 2025. Sous le ciel voilé de la saison sèche, la Place du Génocost est tapissée de photographies noir et blanc exposant l’horreur des trois dernières décennies. Une femme gît, nue et décapitée ; un homme a la gorge tranchée – des images insoutenables rappelant les massacres innombrables endurés par le peuple congolais. Ce mémorial érigé dans la capitale commémore des millions de vies brisées. Il raconte une histoire commencée il y a plus de vingt-neuf ans, lorsque l’est du Congo sombra dans une spirale de violences inouïes mêlant guerres, massacres de masse et pillage des richesses du sous-sol. Pour comprendre la genèse du terme « Genocost », qui cristallise aujourd’hui la mémoire de ces tragédies, il faut retracer ce contexte historique sanglant depuis 1996 et examiner comment la quête de reconnaissance officielle de ce « génocide pour des gains économiques » s’est heurtée à de puissants intérêts régionaux.
Des guerres et massacres pour des richesses

En juillet 1994, le génocide des Tutsi au Rwanda provoque un séisme régional. Près de 2 millions de réfugiés rwandais – pour la plupart Hutus, dont des Interahamwe responsables des massacres – déferlent vers l’est du Zaïre (actuelle RDC). Leur exode massif plonge les provinces orientales du Congo dans le chaos : camps de réfugiés surpeuplés, affrontements entre milices, communautés locales et ex-génocidaires, effondrement des infrastructures, famines et épidémies déciment déjà des milliers de vies. C’est l’étincelle initiale d’un cycle de violences ininterrompu.
En 1996, profitant de ce contexte explosif, débute la Première guerre du Congo. Laurent-Désiré Kabila, à la tête de l’AFDL et soutenu par les armées du Rwanda et de l’Ouganda, lance une rébellion qui renverse le dictateur Mobutu en quelques mois. Cette campagne militaire est accompagnée de massacres de réfugiés hutus sur la route de Kabila – des tueries systématiques documentées plus tard par l’ONU. L’attaque de l’hôpital de Lemera le 6 octobre 1996 illustre la brutalité du conflit : ce jour-là, des assaillants pillent l’hôpital (dont le Dr. Mukwege était directeur) et assassinent 37 patients alités, qu’ils soient réfugiés, civils ou soldats blessés. La chute de Mobutu en mai 1997 met fin à 32 ans de régime, mais inaugure un nouveau calvaire – déplacements de populations à grande échelle, infrastructures ruinées, et des dizaines de milliers de morts supplémentaires, principalement de faim et de maladie dans le sillage des combats.
Après une accalmie de courte durée, le Congo replonge dès 1998 dans ce qui deviendra la Deuxième guerre du Congo. En août, le nouveau président Laurent-D. Kabila, méfiant envers ses anciens alliés, expulse les troupes rwandaises et ougandaises. Kigali et Kampala ripostent en soutenant de nouvelles rébellions – le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, pro-rwandais) et le Mouvement de libération du Congo (MLC, pro-ougandais) – déclenchant la « Grande Guerre africaine ». Pas moins de neuf pays africains et une myriade de groupes armés s’affrontent sur le sol congolais. Kinshasa est sauvée de justesse par l’intervention de forces angolaises et zimbabwéennes, tandis que l’est du pays se morcelle en zones de contrôle rebelles. Le conflit prend une dimension d’horreur indicible : villages rasés, exécutions ethniques, violences sexuelles généralisées. Des organisations comme Human Rights Watch et les Nations unies rapportent l’usage systématique du viol comme arme de guerre et les carnages délibérés de civils.
L’ampleur des atrocités dépasse l’entendement : selon des estimations, les guerres du Congo auraient provoqué plus de 5 à 6 millions de morts entre 1996 et 2003, faisant de ce conflit le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale. La majorité de ces victimes ont succombé indirectement, terrassées par la malnutrition, les épidémies et l’effondrement des systèmes de santé dans un pays ravagé. Mais des massacres de masse ont également endeuillé toutes les régions : Ituri au nord-est, où la guerre entre milices Lendu et Hema, attisée par l’Ouganda, fait plus de 50 000 morts vers 1999-2003 ; le Kivu sud et nord, quadrillés par des milices et rebelles étrangers (FDLR hutu, ADF ougandais, etc.) qui terrorisent les populations ; les provinces du Kasaï (centre) en 2016-2017 lors de l’insurrection Kamwina Nsapu, ou encore Yumbi (Ouest) en 2018, théâtre de massacres intercommunautaires. De l’est à l’ouest du Congo, du nord au sud, aucune contrée n’a été épargnée par des violences « inimaginables », pour reprendre les mots du ministre congolais des Droits humains : massacres, viols collectifs, villages entiers rayés de la carte et fosses communes oubliées parsèment le territoire.
Si ces conflits successifs prennent des prétextes ethniques ou politiques, ils sont aussi alimentés par un facteur bien précis : les immenses richesses minières du Congo. Dès la fin des années 1990, l’essor fulgurant de l’électronique mondiale fait exploser la demande en coltan, un minerai abondant dans le sol congolais, indispensable aux téléphones portables. Entre 1996 et 2001, la production de téléphones passe de 60 à 250 millions d’unités, entraînant une ruée vers le coltan : des seigneurs de guerre et des armées étrangères s’emparent manu militari des sites miniers pour financer leurs opérations. Le même schéma se répète pour l’or, les diamants, le cassitérite ou plus récemment le cobalt. Le rapport Mapping de l’ONU, exercice de « cartographie » publié en 2010, recensera 617 incidents majeurs de violations graves des droits humains entre 1993 et 2003 – massacres, exterminations, viols – tout en pointant du doigt la cupidité économique sous-jacente : le pillage systématique des ressources de la RDC par 21 groupes armés congolais mais aussi par les forces armées rwandaises, ougandaises, burundaises, et dans une moindre mesure angolaises ou zimbabwéennes.
Pendant les guerres, Kigali et Kampala organisent un véritable pillage industriel du Congo : or d’Ituri, bois de l’Équateur, diamants du Kasaï et surtout coltan et cassitérite du Kivu sont extraits à grande échelle et exportés via les pays voisins. Un panel d’experts de l’ONU (2001) a documenté les réseaux d’exportation illégale et conclu que ce commerce du sang prolongeait délibérément la guerre. Comme le résume le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, « le système économique mondialisé repose largement sur les richesses minières de la RDC, essentielles à la croissance des grandes puissances et entreprises. En conséquence, l’instabilité au Congo est entretenue pour satisfaire le marché mondial, pendant que notre population, saignée à blanc, croupit dans une pauvreté inacceptable ». Ce paradoxe de l’abondance – un pays potentiellement richissime dont la population meurt de misère – est au cœur du concept de Genocost.
Une « guerre mondiale » africaine

Les guerres en RDC depuis 1996, particulièrement dans l’est du pays, ont fait environ 6 millions de morts et déplacé plus de 6 millions de personnes, constituant l’une des pires catastrophes humanitaires de l’histoire contemporaineCette instabilité chronique s’explique en partie par la convoitise des ressources : diamants, or, coltan, cassitérite… Des centaines de groupes armés locaux et étrangers se battent pour le contrôle de ces mines lucratives, souvent au prix d’atrocités contre les populations locales. Durant les guerres du Congo, les armées du Rwanda et de l’Ouganda ont largement profité du trafic de minerais congolais, Kampala ayant même été condamnée par la Cour internationale de Justice à indemniser la RDC pour ce pillage économique. Sur le terrain, plus de 250 milices congolaises et 14 groupes armés étrangers opèrent dans les cinq provinces orientales, se finançant par l’exploitation illégale des richesses minières tandis que des centaines de milliers de civils, réduits en quasi-esclavage dans les carrières, en subissent les violences.
Malgré la signature des accords de paix de Lusaka (juillet 1999) puis de Sun City (avril 2002) qui devaient mettre fin à la Deuxième guerre du Congo, le feu couve toujours sous la cendre au début des années 2000. Des forces étrangères se retirent officiellement en 2003, laissant place à une mission de l’ONU (MONUC, puis MONUSCO) imposante mais vite dépassée. La transition politique à Kinshasa n’empêche pas l’est du pays de rester livré aux seigneurs de guerre et aux armées étrangères par procuration. En 2004–2009, la rébellion du CNDP du général Laurent Nkunda (soutenu par le Rwanda) ensanglante encore le Kivu ; en 2008, un rapport du Centre de recherche sur le Congo note qu’« à l’est, la guerre n’a jamais réellement cessé malgré les accords, tant les enjeux économiques demeurent ». En 2008-2009, la communauté internationale assiste impuissante aux tueries de Kiwanja et de Beni. En 2012, une nouvelle rébellion pro-rwandaise, le M23, s’empare de Goma avant d’être repoussée. La litanie se poursuit jusqu’à nos jours : plus de 120 groupes armés locaux hantent toujours le Kivu et l’Ituri en 2025, profitant du vide de l’État et des trafics lucratifs, tandis que la résurgence du M23 en 2022-2023 ravive le spectre d’une confrontation directe entre Kinshasa et Kigali. Bref, plus de 25 ans après la fin théorique des guerres du Congo, « les violences armées et les atrocités de masse continuent de rythmer le quotidien de millions de nos compatriotes, en particulier au Nord-Kivu et en Ituri » déplore Dr Mukwege, soulignant l’échec cuisant des accords de paix successifs.
L’émergence du concept de « Genocost »

C’est dans ce contexte de tragédie interminable qu’est né le terme Genocost. En 2010, le fameux rapport Mapping de l’ONU jette un pavé dans la mare en documentant les crimes de guerre commis en RDC de 1993 à 2003 et en évoquant, pour certains massacres, de possibles actes de génocide – notamment le massacre systématique de réfugiés hutus congolais par l’armée rwandaise en 1996-97, dont les éléments « pourraient, s’ils étaient prouvés devant un tribunal, être qualifiés de génocide ». Le Mapping pointe également la responsabilité directe de plusieurs pays voisins (Rwanda, Ouganda, Burundi) dans les atrocités commises en RDC.
Ces révélations suscitent l’indignation au Congo, mais se heurtent à un silence gêné de la communauté internationale sous la pression de Kigali et Kampala. Pour la société civile congolaise, il devient clair que les millions de morts du Congo sont les victimes d’un double génocide : non seulement un génocide humain, mais un génocide commis pour des intérêts économiques. En combinant les mots « génocide » et « cost » (coût), un jeune activiste de la diaspora forge alors le néologisme Geno-Cost en 2013 à Londres Le concept dénonce une tragédie où l’appât du gain – principalement la convoitise des minerais congolais – est un moteur central du massacre d’un peuple. L’idée fait mouche : Genocost incarne aux yeux des Congolais le coût humain exorbitant de l’exploitation prédatrice de leur pays, une logique mortifère enracinée dans l’histoire depuis l’ère coloniale (déjà à l’époque de Léopold II, la course au caoutchouc avait entraîné la mort de 10 à 13 millions de Congolais selon certains historiens)
Rapidement, des organisations de la société civile s’emparent du terme. Associations de jeunes, ONG de défense des droits humains, Églises, diaspora – tous y voient un réceptacle mémoriel pour les souffrances jusque-là banalisées du Congo. Des commémorations symboliques sont initiées dès 2013 à Kinshasa et dans la diaspora. En 2018, une place publique de la capitale est rebaptisée Place du Génocost et chaque 2 août, date anniversaire du déclenchement de la guerre de 1998, des rassemblements y rendent hommage aux victimes Le mouvement prend de l’ampleur à mesure que des voix influentes le rejoignent, notamment le Dr Denis Mukwege.
Lauréat du prix Nobel de la paix 2018, Mukwege utilise sa tribune internationale pour exiger la fin de l’impunité en RDC et la reconnaissance des crimes commis comme un génocide à motivation économique. « Plusieurs générations de Congolais ont déjà été sacrifiées pour la révolution automobile et de la téléphonie mobile, » affirme-t-il, en référence directe au rôle du coltan et autres minerais dans le conflit. Il demande : allons-nous accepter que les générations futures soient à leur tour « anéanties pour que le monde développé progresse vers une transition verte prétendument propre, mais en vérité rouge du sang des Congolaises et Congolais »?
Face à cette mobilisation croissante, l’État congolais finit par s’engager. Après des décennies de négation ou de minimisation des violences (sous les présidences Kabila), un tournant symbolique s’opère sous la présidence de Félix Tshisekedi. En décembre 2022, le Parlement adopte la loi n°22/065 portant création du Fonds national de réparation des victimes (FONAREV) – première loi à inscrire officiellement le terme Genocost dans le droit congolais Surtout, cette loi consacre le 2 août comme Journée nationale de commémoration du Genocost, jour férié, chômé et payé, dédié au souvenir des millions de Congolais tués depuis les années 1990. Dès l’année suivante, le 2 août 2023, une cérémonie officielle inédite est organisée à Kinshasa, en présence du président Tshisekedi et de centaines de victimes. Lors de cette cérémonie émouvante, une jeune femme du Kasaï,
Adrienne K., raconte en larmes comment elle a été violée par des miliciens à deux reprises (d’abord par l’AFDL en 1997 alors qu’elle était enfant, puis pendant la rébellion de 2016) – un témoignage qui bouleverse l’audience et symbolise la voix longtemps tue des rescapés congolais. Désormais, chaque année, des commémorations du Genocost ont lieu à travers tout le pays, mais aussi dans les grandes villes à l’étranger (Paris, Bruxelles, Londres…), portées par la diaspora congolaise
Felix Tshisekedi institue le « Genocost »

Le mémorial du Génocost à Kinshasa, inauguré en 2021, est devenu le haut-lieu de cette mémoire : 93 stèles de marbre noir – symbolisant peut-être les 93 millions d’habitants de la RDC ou simplement un hommage solennel – y entourent une flamme éternelle pour que jamais ne s’éteigne le souvenir des disparus. En 2025, lors de la troisième commémoration nationale, le président Tshisekedi va plus loin en appelant solennellement les deux chambres du Parlement à adopter « une résolution proclamant, au nom de la Nation, la reconnaissance des génocides commis sur notre sol ».
Selon lui, « ce ne serait pas qu’un symbole, mais un acte souverain de vérité et de mémoire » indispensable pour tourner la page. Notons que Tshisekedi emploie ici le pluriel « génocides », reconnaissant implicitement la multiplicité des épisodes génocidaires dans l’histoire du Congo (colonisation, guerres récentes, etc.), là où le terme Genocost tend à englober tout le drame contemporain en un seul mot. Ce choix terminologique fait d’ailleurs débat dans les cercles intellectuels congolais : certains jugent le terme « Genocost » ambigu et réducteur, focalisé sur le seul motif économique, là où les crimes commis relèvent juridiquement de définitions précises (crimes de guerre, crimes contre l’humanité, génocide au sens ethnique, crime d’agression, etc.).
D’autres craignent qu’il n’ajoute de la confusion dans la mémoire collective plutôt que de la clarifier. Quoi qu’il en soit, l’initiative a le mérite, pour la première fois, de placer les victimes congolaises au centre du récit national. Des dizaines d’organisations ont remis en 2023 un mémorandum commun aux autorités, réclamant « la reconnaissance légale du génocide congolais, la justice et des réparations, la fin de l’impunité, et l’appui de la communauté internationale » Le FONAREV, de son côté, affirme avoir déjà identifié plus de 400 000 victimes survivantes pouvant prétendre à réparation, même si les indemnisations tardent à se concrétiser
En inscrivant le Genocost dans le marbre de la loi et du calendrier national, la RDC a fait un premier pas vers ce que le Dr Mukwege appelle une « justice transitionnelle » véritable – c’est-à-dire reconnaître officiellement les crimes, réparer les torts et garantir la non-répétition. Mais ce chemin vers la vérité et la justice ne dépend pas que de la volonté congolaise : il se heurte de front à des intérêts géopolitiques et économiques farouchement opposés à toute remise en cause.
Quand les bourreaux ont peur

Sur le plan diplomatique, Kinshasa s’emploie désormais à internationaliser la cause du Genocost. Le gouvernement congolais a instruit toutes ses ambassades et consulats à travers le monde d’organiser des événements commémoratifs le 2 août et de sensibiliser les pays hôtes à la tragédie congolaise« Valoriser le récit congolais » et mobiliser les partenaires internationaux autour de l’impératif de justice, vérité et réparation – telle est la directive du Ministère des Affaires étrangères, qui voit dans le Genocost un combat diplomatique à mener sur la scène mondiale. Des cérémonies officielles ont ainsi eu lieu en 2023 et 2024 dans plusieurs capitales africaines et occidentales, souvent à l’initiative des diasporas.
Le président Tshisekedi lui-même a saisi diverses tribunes internationales. En septembre 2024, devant l’Assemblée générale de l’ONU, il a évoqué « la tragédie de millions de Congolais victimes de la prédation et de l’agression extérieures », appelant implicitement à ce que justice leur soit rendue (selon Radio Okapi, média onusien). Le 4 août 2025, un communiqué officiel de la présidence – largement repris par RFI et Reuters – exhorte la communauté internationale à reconnaître le Genocost comme un génocide lié à la guerre des ressources, et à soutenir la lutte contre l’impunité en RDC. Cette demande s’accompagne d’un plaidoyer pour la création d’un Tribunal pénal international spécial pour la RDC. En effet, le gouvernement congolais a formellement déposé à l’ONU et auprès de l’Union africaine une requête en ce sens, soutenue par la Prix Nobel Denis Mukwege et de nombreuses ONG. L’idée serait d’établir une cour semblable aux tribunaux internationaux pour le Rwanda ou la Yougoslavie, qui jugerait les crimes commis au Congo depuis les années 1990. « Il ne peut y avoir de paix durable sans vérité, ni de réconciliation sans justice » martèle Tshisekedi, faisant écho à la doctrine de Mukwege selon laquelle seule la justice pourra briser le cycle de la violence.
Parallèlement, des mécanismes de réparation inédits voient le jour. Outre le FONAREV axé sur les violences sexuelles, un fonds spécial appelé FRIVAO a été mis en place en 2023 pour gérer les réparations dues par l’Ouganda à la suite d’un arrêt de la Cour internationale de Justice. En effet, en février 2022, la CIJ a condamné l’Ouganda à verser 325 millions de dollars à la RDC pour les dégâts causés pendant l’occupation de l’est du Congo entre 1998 et 2003 (pillages, massacres, destruction de ressources). Cette décision historique – bien qu’insuffisante aux yeux de Kinshasa – constitue une première reconnaissance juridique internationale du tort subi par le Congo. L’Ouganda a versé une première tranche de 65 millions USD en septembre 2022, et le FRIVAO est censé indemniser les victimes de l’« affaire de Kisangani » (les milliers de civils tués lors des combats entre armées ougandaise et rwandaise dans cette ville en juin 2000). Cependant, fin 2023 aucune victime n’avait encore touché un centime : le FRIVAO, à peine créé, n’a même pas de budget de fonctionnement, un comble alors que l’argent ougandais dort sur un compte. Les associations de victimes s’impatientent et craignent que tout cela ne reste « sur le papier ».
Malgré ces avancées timides, l’impression d’ensemble est que la reconnaissance du Genocost reste largement domestique pour l’instant. Aucune instance internationale (Nations unies, Union africaine) n’a officiellement adopté le terme ni reconnu un génocide en RDC. Le sujet demeure sensible et l’indifférence longtemps dénoncée par Mukwege n’est pas entièrement levée. Certes, des voix s’élèvent : en 2021, le Parlement européen a reconnu « les crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis en RDC » et appelé à soutenir la justice transitionnelle ; des ONG internationales comme Genocide Watch ou la Fédération internationale des droits humains (FIDH) relayent les commémorations du 2 août. Mais au Conseil de Sécurité de l’ONU, les grandes puissances restent muettes sur le terme Genocost. Aucune commission d’enquête spéciale n’a été mise en place, et le rapport Mapping de 2010 – pourtant explosif – n’a débouché sur aucune poursuite judiciaire à ce jour, faute de volonté politique internationale.
Pourquoi un tel blocage ? La réponse tient en partie à ce que la reconnaissance formelle du Genocost impliquerait : désigner des bourreaux – or ceux-ci sont encore au pouvoir ou alliés de puissances influentes. Reconnaître que les souffrances du Congo constituent un génocide mené pour des intérêts économiques, c’est pointer du doigt les gouvernements voisins, en particulier le Rwanda et l’Ouganda, et dans une moindre mesure le Burundi. Kigali, surtout, se sentirait directement visé. Le régime du président Paul Kagame a fondé sa légitimité internationale sur le fait d’avoir mis fin au génocide des Tutsi de 1994 et d’avoir poursuivi les génocidaires jusqu’au Congo. Se voir accusé à son tour de génocide sur le sol congolais représente pour lui une menace existentielle.
Dès 2010, lors des premières fuites du rapport Mapping, le gouvernement rwandais avait hurlé au scandale, dénonçant une « thèse du double génocide » visant à établir une fausse équivalence entre les bourreaux et les victimes de 1994. Kigali a fait pression jusqu’au plus haut niveau (allant jusqu’à menacer de retirer ses troupes des missions de paix de l’ONU) pour que le mot « génocide » soit retiré du rapport final. Si aujourd’hui la campagne Genocost prenait de l’ampleur internationale, nul doute que le Rwanda la combattra bec et ongles. Comme l’explique un journaliste, « les accusations de génocide touchent Kigali d’autant plus durement que son gouvernement a bâti sa légitimité sur le rôle de sauveur ayant arrêté le génocide de 1994 ». Autrement dit, admettre un génocide des Congolais bouleverserait la narration officielle rwandaise et entacherait gravement l’image de Kigali sur la scène mondiale.
L’Ouganda, de son côté, préfère solder le passé avec le chèque de la CIJ plutôt que d’ouvrir à nouveau les dossiers. Le président Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, a longtemps nié tout pillage ou exaction de son armée en RDC, malgré les évidences. Ce n’est qu’au bout de 20 ans de procédure que Kampala a été contraint d’indemniser la RDC en 2022. Difficile d’imaginer qu’il aille plus loin et accepte une commission vérité-réconciliation qui exposerait les crimes de ses généraux au Congo. Quant au Burundi, acteur plus effacé, il reste néanmoins impliqué (son armée a occupé une partie du Sud-Kivu dans les années 2000, commettant aussi des abus). Là encore, l’État burundais n’a aucune envie de rouvrir ce chapitre alors qu’il sort à peine de sa propre crise politique interne.
Au-delà des États, ce sont aussi des intérêts économiques colossaux qui sont menacés par l’idée de Genocost. Car qui dit reconnaissance dit potentiellement sanctions, poursuites ou au minimum remise en cause de circuits d’approvisionnement entiers. Les minerais du conflit alimentent aujourd’hui encore l’industrie mondiale des technologies vertes ou numériques (cobalt pour batteries, coltan pour condensateurs, etc.). Une campagne internationale associant ces matières premières à un « génocide » pourrait conduire à des lois type Dodd-Frank plus strictes, ou à une stigmatisation du commerce avec le Rwanda et l’Ouganda, devenus des hubs miniers régionaux. Autant dire que les multinationales qui profitent indirectement des minerais du sang, et les élites régionales qui en tirent profit, ont tout intérêt à ce que le dossier congolais reste enfoui. Dr Mukwege le dénonce sans ambages : « L’instabilité au Congo est maintenue pour satisfaire les besoins du marché mondial en matières premières, tandis que notre population est laissée dans la misère et l’abandon ». Mettre fin à cette situation exigerait des mesures radicales contre le commerce illicite des ressources – ce que ni les pays voisins, ni certains acteurs internationaux ne souhaitent réellement, tant les gains sont importants.
Même au sein du Congo, la reconnaissance du Genocost soulève des questions délicates. Certaines figures politiques actuelles ont un passé trouble durant les guerres. Des ex-chefs de guerre intégrés à l’armée ou recyclés en politique pourraient se retrouver accusés parmi les auteurs du « génocide congolais ». D’ailleurs, lors des commémorations officielles, des voix critiques se sont élevées : en 2025, un groupe d’activistes et de survivants a refusé de participer à la cérémonie d’État, estimant indécent d’y voir certaines personnalités accusées de crimes poser en donneurs de leçons. Ces militants ont organisé leur propre rassemblement parallèle, avec un discours plus virulent contre l’impunité des responsables, y compris ceux proches du pouvoir actuel. Cela montre que la mémoire du Genocost n’est pas univoque et qu’elle peut raviver des divisions internes, notamment entre partisans d’une approche uniquement patriotique et ceux exigeant d’abord des comptes, y compris aux autorités congolaises.
Une connaissance inévitable

Enfin, la dimension diplomatique est à double tranchant. En juin 2025, sous l’égide des États-Unis et du Qatar, un accord de paix a été signé à Washington entre la RDC et le Rwanda, dans l’espoir de mettre fin aux hostilités liées à la rébellion du M23. Ce texte prévoit, entre autres, le retrait simultané du soutien rwandais aux rebelles et la neutralisation des rebelles hutus des FDLR par l’armée congolaise. Si cet accord venait à se concrétiser, il ouvrirait la voie à une normalisation entre Kigali et Kinshasa. Or, reconnaître le Genocost – et donc implicitement désigner le Rwanda comme coupable de génocide – compromettrait gravement cette réconciliation naissante. Le gouvernement congolais est donc sur une ligne de crête : d’un côté, il porte la voix des victimes et réclame justice ; de l’autre, il doit composer avec la realpolitik régionale. La France, par exemple, tout en soutenant le principe de la paix, a salué l’accord RDC-Rwanda du 27 juin 2025 et reste prudente sur le discours du Genocost afin de ne pas braquer Kigali, son partenaire dans la lutte contre l’extrémisme dans les Grands Lacs. Le Conseiller spécial de l’ONU pour la prévention du génocide n’a pas, à ce jour, employé le terme Genocost, preuve de la sensibilité du sujet.
En définitive, la quête de reconnaissance du Genocost par la RDC se heurte à des résistances profondes, tant régionales qu’internationales. Reconnaître ce « génocide par appât du gain », c’est exposer la face sombre de la mondialisation et de la géopolitique africaine des 30 dernières années. C’est menacer les narratifs officiels de certains régimes voisins, et potentiellement ouvrir la voie à des demandes de réparations bien plus larges, voire à des inculpations de hauts responsables pour crime de génocide. Pour Kinshasa, il s’agit d’un combat moral et existentiel : « Il ne peut y avoir de paix véritable sans vérité », rappelle la ministre des Affaires étrangères de RDC, Thérèse Kayikwamba, en ce jour du 2 août. « Les victimes ont droit à la mémoire, à la reconnaissance et à la réparation », renchérit le Président Tshisekedi. Ce à quoi ses détracteurs répondent en substance : encore faut-il que justice soit rendue de leur vivant, et pas seulement à titre posthume dans un mémorial.
La route vers la reconnaissance internationale du Genocost sera donc longue et ardue. Elle exigera de briser l’omerta diplomatique, de construire une mémoire collective rigoureuse partagée par tous les Congolais, et d’impliquer les partenaires étrangers dans une véritable démarche de vérité. Comme le souligne un analyste congolais, « il paraît illusoire de mobiliser tout un peuple avec des narratifs pilotés par l’État si ceux-ci ne reposent pas sur une compréhension rigoureuse et commune des faits historiques ». Autrement dit, le Genocost devra d’abord être pleinement documenté, débattu et assumé au Congo même, pour ensuite espérer convaincre le monde.
En attendant, le devoir de mémoire se poursuit chaque 2 août, malgré les menaces et les dénégations. « Ne pas oublier. Ne jamais répéter. Commencer à guérir. » Tel est le leitmotiv placardé au pied du mémorial de Kinshasa. Sous la flamme éternelle, des rescapés murmurent les noms de leurs proches disparus. Le Congo refuse le silence et l’oubli. Quitte à bousculer les intérêts établis, son peuple clame désormais son récit : celui d’un génocide longtemps ignoré, aux millions de morts et aux mines ensanglantées – le Genocost.
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