Léopards Guadalajara, minute 100 : le but de Tuanzebe, la clameur d’un pays et le pari du Mondial
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Série Le long retour des Léopards Partie 6 sur 10
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Partie 6 — Léopards

Guadalajara, minute 100 : le but de Tuanzebe, la clameur d’un pays et le pari du Mondial

Estadio Akron de Guadalajara, 31 mars 2026. À la 100e minute du barrage intercontinental, un défenseur né en Angleterre et naturalisé congolais en 2024 surgit au second poteau et envoie son pays au Mondial cinquante deux ans après le Zaïre 1974. Récit d'une nuit, de la clameur qui s'est répandue de Kinshasa à Matonge Bruxelles, et de ce que ce Mondial peut, peut être, vraiment changer.

La Rédaction 15 juin 2026
La Rédaction
Kinshasa - 15 JUIN 2026 - 22:24 WAT · 9 min de lecture

GUADALAJARA (Mexique), récit. Trente et un mars 2026. Nuit étoilée sur l’État de Jalisco. À l’Estadio Akron, le barrage intercontinental qualificatif pour la Coupe du monde 2026 entre dans son temps additionnel. Sur le tableau, République démocratique du Congo zéro, Jamaïque zéro. À la centième minute, le ballon va décider du sort de cinquante deux années d’attente.

Une nuit de mars à l’Estadio Akron

Le corner part du flanc gauche. La trajectoire est tendue, presque rasante. Au second poteau, un grand corps en maillot rouge se détache du marquage jamaïcain, allonge la jambe et pousse le ballon dans la cage. Axel Tuanzebe, défenseur central de Burnley FC, vingt-huit ans, vient de signer le premier but international de sa carrière.

Le commentateur sud-américain en direct hurle dans son micro, en espagnol : « GAAAAAL DE LA R D CONGO ! Axel Tuanzebe apparece en el segundo palo y abre el partido con Jamaica en el alargue ! » La vidéo circule en quelques minutes. Elle dépasse cinq millions de vues dans la nuit.

Sur le banc congolais, Sébastien Desabre lève les deux poings et reste debout. Les remplaçants déversent leur eau, leurs sacs, leurs chasubles. Les caméras s’attardent sur les visages. Personne ne pleure encore, parce que personne n’y croit complètement. Il reste vingt minutes à tenir, plus les arrêts de jeu. Vingt minutes que la RDC va jouer comme une équipe qui a déjà compris ce qui l’attend si elle ne casse pas.

Comment la RDC s’est retrouvée à Guadalajara

Rembobinons. Six mois plus tôt, la qualification africaine se joue à Rabat. Le 16 novembre 2025, les Léopards éliminent le Nigeria en finale du barrage continental, au bout d’une séance de tirs au but. Trois jours avant, ils avaient déjà sorti le Cameroun un à zéro. C’est avec ce double exploit en poche que la RDC arrive à Guadalajara, fin mars, pour défier l’Amérique centrale.

La Jamaïque, sur le papier, n’est pas un cadeau. Les Reggae Boyz alignent une moyenne de joueurs évoluant en Premier League et en MLS. Mais la RDC arrive avec une autre denrée, plus rare : la conviction. Cinquante deux ans qu’on attend ça. Le sélectionneur français a passé deux semaines à le marteler en privé : « la Coupe du monde, ce n’est pas le moment de faire des tests ». La phrase reviendra plus tard, quand il dévoilera sa liste de vingt six joueurs.

La centième minute, et après

Quand le coup de sifflet final retentit, à minuit passé heure locale, les joueurs s’effondrent sur la pelouse. Tuanzebe est englouti par ses coéquipiers. Le banc déborde. Dans les tribunes, la diaspora congolaise du Mexique et des États-Unis, venue par cars affrétés depuis Houston, Dallas, Atlanta, déploie ses drapeaux. Des images de larmes circulent immédiatement. Le buteur, qui n’avait pas dormi pendant quarante huit heures à cause d’une blessure mal soignée, peinera à raconter sa nuit. « Je n’étais pas sûr de pouvoir jouer. J’y suis arrivé. Avoir joué un rôle dans cette victoire, c’est un sentiment extraordinaire », confiera-t-il quinze jours plus tard à Pan Africa Football.

L’onde de choc traverse l’Atlantique

Pendant que le stade vit son temps additionnel, le ballon est déjà parti ailleurs. À Kinshasa, où il est cinq heures du matin, ce sont les téléviseurs des bars de nuit du Boulevard du 30 juin et de Bandalungwa qui rendent compte. Les klaxons s’enchaînent. Les motards taxi sortent leurs drapeaux. Les jeunes envahissent les ronds points. Le pays se réveille dans une humeur qu’il n’avait pas connue depuis longtemps.

À Goma, où la nuit est ce qu’elle est, c’est à dire suspendue à la prochaine alerte de tirs, on entend rouler des klaxons malgré tout. Des vidéos amateures montrent des fenêtres qui s’allument après le coup de sifflet final, des cris qui se répondent d’un quartier à l’autre. La même chose à Bukavu. La même chose à Lubumbashi.

Dans la diaspora, l’écho est massif. Matonge à Bruxelles, le XVIIIe arrondissement de Paris, Brixton à Londres, Hillbrow à Johannesburg, Côte des Neiges à Montréal. Les groupes WhatsApp explosent. Les vidéos en direct depuis les bars congolais d’Europe et d’Amérique du Nord se multiplient jusqu’à l’aube. Une jeune femme à Bruxelles, qui n’est jamais allée au pays de ses parents, racontera plus tard avoir pleuré pendant vingt minutes devant son écran. C’est ce que Tuanzebe lui même cherchera à formuler : « Ce que j’ai vu ce jour là, c’est le genre de chose qu’on ne voit qu’une fois dans une vie. »

Le buteur qui ne se voyait pas dans la sélection

Axel Tuanzebe est un cas typique des Léopards 2026. Né à Bunia, en Ituri, élevé en Angleterre depuis sa petite enfance, formé à Manchester United, il a longtemps porté les couleurs jeunes anglaises avant de basculer côté congolais en 2024. Sa naturalisation, longue, est passée par un dossier monté par la Fédération congolaise de football avec l’appui du cabinet du ministre des Sports Didier Budimbu. Sans ce travail administratif silencieux, le but du 31 mars n’aurait pas eu lieu. Ce que la RDC a fait jouer cette nuit là, ce n’est pas seulement un footballeur. C’est l’aboutissement d’une politique de retour des binationaux que Desabre a poussée à fond depuis 2023.

« Ça a tellement compté pour le pays, confiera Tuanzebe en avril. Cinquante deux ans qu’on n’avait pas atteint une Coupe du monde. L’énergie était spéciale quand on est rentrés au Congo. » L’entretien à Pan Africa Football est son seul média long depuis la qualification. Il y a peu de mots inutiles. Il y a un mot qui revient : « once in a lifetime ». Une fois dans une vie.

Houston, Atlanta, Zapopan : ce qui attend la RDC

Quelques semaines après Guadalajara, le tirage des groupes est tombé. La RDC héritait du groupe K, avec le Portugal, la Colombie et l’Ouzbékistan. Le premier match contre le Portugal de Cristiano Ronaldo et Rúben Dias est programmé le mercredi 17 juin à Houston. Le deuxième match, contre l’Ouzbékistan, le lundi 22 juin à Zapopan, à quelques kilomètres de Guadalajara, là où tout a commencé. Le troisième, contre la Colombie, le samedi 27 juin à Atlanta.

L’équation sportive est connue. Sortir des poules avec ces trois là sera difficile. Le Portugal est un candidat au titre. La Colombie a un milieu de terrain de très haut niveau. L’Ouzbékistan, première participation lui aussi, peut surprendre. Le réalisme veut qu’on parle d’un troisième match décisif pour la qualification au second tour, gagner contre l’Ouzbékistan et arracher un nul contre l’un des deux gros. Le rêve veut qu’on imagine plus.

Ce que ce Mondial peut, peut être, vraiment changer

Au delà du résultat sportif, trois plans sont à surveiller pour mesurer ce que ce Mondial laissera au pays.

L’image. Depuis 2022, la RDC vit sous la pression d’un récit international réduit à l’occupation par le M23, au coltan de Rubaya, aux deux millions et demi de déplacés de l’Est. Le Mondial offre une fenêtre rare où le pays va apparaître dans un autre cadrage. Le défi est de la tenir. Les compagnies aériennes ont déjà commencé à programmer des publicités présentant Kinshasa et Lubumbashi comme des escales business. Le ministère du Tourisme a multiplié les annonces. Reste à savoir si l’État sera à la hauteur du coup de projecteur. À Doha en 2022, le Sénégal et le Maroc avaient su capitaliser. Le Cameroun avait raté sa fenêtre.

Le cycle sportif. Pour la première fois depuis 1974, une génération entière de jeunes congolais grandira en sachant que sa sélection nationale est allée à la Coupe du monde. Les inscriptions dans les écoles de foot vont augmenter, comme cela s’est passé en Côte d’Ivoire après la CAN 2024. La FECOFA va devoir absorber cet afflux. Les centres de formation comme TP Mazembe, V Club, Mazembe Acadamy, ou les jeunes structures du Nord Kivu vont voir arriver des promotions plus larges. Si cette énergie est captée, la prochaine équipe nationale n’aura plus à dépendre uniquement des binationaux.

Le soft power et la politique intérieure. C’est le terrain le plus glissant. À dix huit mois de la présidentielle de 2028, dans un climat de bataille constitutionnelle ouverte, la tentation de récupérer le succès des Léopards sera forte de tous les côtés. La présidence sera en première ligne. L’opposition voudra rappeler que le foot n’efface ni la guerre à l’Est ni les blessés du 12 juin. Le travail de BETO sera de tenir la ligne : célébrer le sport, sans laisser la fête éponger les questions qui restent ouvertes.

La nuit reste, le jour décide

Trois mois après Guadalajara, le souvenir de cette centième minute est intact dans les esprits. Le banc qui se lève. Le défenseur de Burnley qui surgit au second poteau. La voix espagnole qui hurle GAAAAAL DE LA R D CONGO. Les klaxons qui sortent les Kinois de leur lit à cinq heures du matin. Les écrans des bars de Matonge qui s’illuminent à Bruxelles.

Le coup d’envoi du Portugal RDC, prévu le mercredi 17 juin à 19 heures à NRG Stadium à Houston, dira si la nuit de Guadalajara restera une nuit, ou un point de départ.

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B
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