Lifestyle Comment la désinformation cible Denis Mukwege et le Genocost en RDC

Comment la désinformation cible Denis Mukwege et le Genocost en RDC

Comment la désinformation a instrumentalisé l’image du Prix Nobel pour affaiblir le combat pour la reconnaissance du génocide congolais. Sous couvert d’activisme citoyen, une opération numérique a utilisé le nom du Dr Mukwege pour semer le doute sur la reconnaissance du génocide congolais. Entre influenceurs, blogs de diaspora et relais pro-rwandais, une offensive coordonnée s’est jouée sur les réseaux.

Comment la désinformation cible Denis Mukwege et le Genocost en RDC
AFP

Litsani Choukran
Kinshasa - 18 OCTOBRE 2025 - 15:03 WAT · 15 min de lecture

Quand le président Tshisekedi a lancé, en septembre 2025 à New York, une campagne internationale pour la reconnaissance du génocide congolais – le « Genocost » –, les premières attaques ne sont pas venues d’États étrangers ou d’organes officiels, mais de profils congolais eux-mêmes. Sous couvert d’activisme citoyen ou d’opposition politique, une offensive narrative s’est rapidement cristallisée en ligne, tentant de décrédibiliser l’initiative. Et au cœur de cette campagne : le nom du Dr Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix, brandi comme symbole d’un prétendu désaccord interne.

Des dizaines de messages sur X, Facebook et WhatsApp ont affirmé, à tort, que le célèbre gynécologue n’était ni consulté, ni impliqué dans cette démarche. Certains sont allés jusqu’à prétendre que le FONAREV – le Fonds national de réparation des victimes – aurait « volontairement exclu » le Dr Mukwege de sa stratégie. Ces rumeurs ont été massivement relayées par des comptes notoirement opposés au régime, mais aussi par des influenceurs anonymes issus des diasporas, parfois connectés à des relais pro-rwandais.

Plusieurs acteurs se sont illustrées dans cette campagne de désinformation visant à décrédibiliser la lutte pour la reconnaissance du génocide congolais (surnommé Genocost). D’une part, on trouve des influenceurs très actifs sur X (Twitter), tels que @LawrenceRugwiro, @chauffeur243 ou meme des journalistes comme @wembi_steve. Leurs publications ont inondé les réseaux sociaux sur la période du 23 au 29 septembre 2025, avec plus de 800 messages sur X en une semaine. Ces comptes au large public ont partagé des contenus à fort retentissement, obtenant pour certains plusieurs centaines d’interactions chacun. D’autre part, des activistes citoyens et personnalités politiques congolaises ont alimenté le débat.

Par exemple, Bienvenu Matumo, figure du mouvement citoyen LUCHA, a publiquement accusé le FONAREV (Fonds national de réparation des victimes) d’avoir « gaspillé des millions de dollars » lors d’un atelier à New York dédié à la reconnaissance du génocide congolais. Enfin, la campagne a été amplifiée par des comptes anonymes ou pseudonymes à forte audience, parfois liés à des plateformes réputées proches des intérêts rwandais. Parmi eux figurent des sources en ligne comme Afrikarabia (tenue par le journaliste Christophe Rigaud) ou des blogs de la diaspora congolaise en Europe (Libre Bruxelles, etc.), ainsi que des comptes X au nom évocateur (SimaroNgongoMba, Batuapa, Kerwin Mayizo, etc.). Ces derniers diffusent fréquemment des contenus polémiques sur la RDC et se sont saisis du sujet Genocost avec vigueur.

Synchronisation et redondance des récits

Tableau des influenceurs sur les réseaux sociaux avec des données sur leurs publications, portée, sentiment et engagement.

Un trait marquant de cette campagne est la coordination apparente entre les différents acteurs. Leurs publications présentent une synchronisation frappante, avec des pics d’activité correspondant aux événements liés au Genocost. Par exemple, lors de la conférence parallèle organisée à New York en marge de l’Assemblée générale de l’ONU (22–25 septembre 2025) – où la Première Dame Denise Nyakeru Tshisekedi et des militants ont appelé la communauté internationale à reconnaître le génocide en RDC – de nombreux messages ont surgi quasi simultanément sur les réseaux.

Plusieurs comptes ont repris les mêmes anecdotes, chiffres et accusations, créant une redondance du récit : les messages se faisaient écho d’un profil à l’autre, donnant l’impression d’une seule voix amplifiée. Ainsi, la révélation selon laquelle « Le FONAREV a consacré 15 millions $ à la fondation Denise Nyakeru Tshisekedi, pour seulement 612 tonnes d’aide humanitaire (valeur <500 000$) distribuées » a été partagée presque mot pour mot par différents auteurs le 24 septembre. De même, l’affirmation choquante « le FONAREV, fonds pour les victimes, [a été] vidé par le couple Tshisekedi : sur 212 M$, moins de 2,5% vont aux survivantes » a circulé en boucle, initiée par @wembi_steve puis relayée par d’autres comptes indignés. On observe aussi des relais croisés entre acteurs : par exemple, l’influenceur Lawrence Rugwiro a partagé la vidéo d’un autre compte (Batuapa) en y ajoutant un commentaire patriotique, signe que ces comptes se lisent et se répondent les uns aux autres.

Cette synchronisation s’accompagne d’une mobilisation émotionnelle massive. Le ton employé est souvent alarmiste et outrancier, visant à provoquer la colère et l’indignation du public. Beaucoup de publications sont assorties d’émojis d’urgence (sirènes 🚨🚨, symboles de feu 🔥, etc.) et de formules chocs. Par exemple, un utilisateur anonyme s’est exclamé « 🚨 Escroquerie au FONAREV : l’IGF avait fait bloquer les comptes… pour suspicion de dilapidation… 🚨🚨 C’est quoi cette dinguerie RDC !? », employant un registre familier indigné pour dénoncer un « scandale ». Le caractère répétitif de ces messages en peu de temps, leur tonalité emotive et les éléments de langage communs laissent supposer une orchestration ou à tout le moins une influence mutuelle entre ces acteurs.

Des récits alignés sur les intérêts pro-rwandais

Screenshots of social media posts discussing the Genocost campaign and reactions to Dr. Denis Mukwege's involvement, with various accounts sharing opinions and rallying support or criticism surrounding the recognition of the Congolese genocide.

En filigrane, le contenu propagé par ces comptes présente des accents favorables à la narrative pro-rwandaise. Plusieurs indices montrent un parti pris hostile à l’initiative Genocost et une tentative de brouiller la responsabilité du Rwanda dans les violences à l’est de la RDC. D’abord, les comptes engagés dans la campagne se montrent hostiles au Genocost lui-même – non pas en s’opposant frontalement à la mémoire des victimes, mais en discréditant les acteurs congolais qui portent cette cause.

En focalisant l’attention sur des scandales financiers ou personnels, ils cherchent à détourner le débat du sujet central (la reconnaissance du génocide congolais) vers des polémiques internes. Ensuite, certains messages inversent la charge en adoptant la perspective rwandaise : c’est le cas du tweet relayant la lettre de Corneille Nangaa à l’ONU, dans laquelle ce dernier accuse Kinshasa de dissimuler les crimes commis contre les Banyamulenge.

Les Banyamulenge, communauté tutsi du Sud-Kivu souvent perçue comme proche du Rwanda, sont ici mis en avant comme victimes, insinuant que le gouvernement congolais serait lui aussi coupable de « génocide » – une rhétorique classique pour relativiser les exactions attribuées aux forces pro-rwandaises. Ce renversement narratif sert à brouiller les responsabilités : en claironnant que “Kinshasa cache un génocide des Banyamulenge”, on dilue la singularité du Genocost congolais (massacres de populations congolaises alimentés par des puissances étrangères) dans un jeu d’accusations croisées.

Par ailleurs, l’historique de nombreux acteurs de cette campagne montre des accointances avec Kigali. Plusieurs des influenceurs cités sont connus pour relayer des positions favorables au régime rwandais ou pour reprendre la ligne de mouvements communautaires banyamulenge. Ils ont dans le passé défendu le M23 ou minimisé l’ingérence rwandaise, tout en dénonçant vigoureusement les défaillances du régime de Kinshasa.

À titre d’exemple, Lawrence Rugwiro diffuse régulièrement des contenus critiquant le président congolais et soulignant les torts des opposants du Rwanda. Quant aux blogs tels qu’Afrikarabia ou Libre Bruxelles, leurs analyses sont souvent perçues par les militants pro-Genocost comme alignées sur les thèses de Kigali (même s’ils se présentent comme indépendants). L’un des tweets repérés accuse même nommément « l’armée numérique rwandaise » – c’est-à-dire un réseau de propagandistes en ligne au service de Kigali – de s’être distinguée par son « acharnement à salir l’image de la Première Dame » congolaise pendant cette séquence. Cette remarque, émanant d’un observateur, suggère que les comptes anonymes dénigrant Denise Nyakeru et le FONAREV seraient téléguidés ou du moins encouragés par des intérêts pro-rwandais, leur objectif étant de saper l’élan congolais en faveur de la vérité et de la justice sur les conflits passés.

Le paradoxe Mukwege

Deux hommes en costume se saluent de manière amicale avec un coude, l'un portant des lunettes, devant des drapeaux et un portrait en arrière-plan.

Pourtant, ces allégations ne résistent pas aux faits. La figure du Dr Denis Mukwege se trouve paradoxalement au cœur de cette affaire. Prix Nobel de la Paix 2018 et militant de longue date contre l’impunité, Mukwege est l’une des rares voix congolaises de premier plan à dénoncer frontalement le rôle du Rwanda dans les crimes commis à l’est de la RDC. Depuis des années, il réclame la mise en œuvre des recommandations du rapport Mapping de l’ONU et la création de tribunaux pour juger les auteurs – y compris les hauts responsables rwandais impliqués dans les guerres du Congo.

Cette posture courageuse lui a valu une hostilité déclarée de Kigali : en 2020, l’ex-ministre rwandais James Kabarebe l’a publiquement traité d’« instrument aux mains des familles de vaincus », après quoi le Dr Mukwege a reçu une nouvelle vague de menaces de mort sur les réseaux sociaux. De fait, Mukwege a survécu à plusieurs tentatives d’assassinat (notamment en 2012, où son garde du corps fut tué lors d’une attaque à son domicile) et vit sous protection rapprochée depuis lors. Des rapports diplomatiques et journalistiques ont à plusieurs reprises relié ces menaces et attaques à ses prises de position contre l’impunité des seigneurs de guerre et contre l’agression rwandaise. Autrement dit, Mukwege est depuis longtemps ciblé parce qu’il défend la cause même du Genocost – la reconnaissance des massacres et la justice pour les victimes.

Or, c’est ce même Mukwege qui se retrouve instrumentalisé indirectement par la campagne actuelle. Le paradoxe Mukwege réside dans le fait que, bien que farouche opposant au président Félix Tshisekedi sur le plan politique interne, le docteur de Bukavu partage avec ce dernier la volonté de voir le génocide congolais reconnu et réparé. Mukwege milite de manière apolitique pour la justice transitionnelle (il a fondé l’hôpital de Panzi et plusieurs initiatives d’aide aux survivantes, collaboré à la création du Fonds Mondial pour les Survivants, etc.), et il a salué la mise en place d’outils comme le FONAREV lorsqu’ils ont été annoncés. Il a même échangé directement avec les autorités sur ces questions : par le passé, il a adressé des mémorandums au président pour proposer des réformes. Ses critiques visaient à améliorer le dispositif, non à le saboter – il jugeait par exemple fin 2024 que le fonds tardait à délivrer des réparations effectives aux victimes. Mais ces nuances ont peu de place dans la campagne de désinformation.

Dr. Denis Mukwege, wearing a white coat, speaks passionately during an interview in front of the Congolese flag.

BETO a eu accès à un document exclusif : une lettre signée du Dr Mukwege lui-même, datée du 13 décembre 2024 et adressée au directeur général du FONAREV, Patrick Fata. Dans cette correspondance, le médecin de Panzi se dit pleinement engagé à « explorer les voies et moyens d’une potentielle collaboration » avec le Fonds. Il précise que ses équipes, en son absence, ont déjà tenu plusieurs « réunions techniques » avec le FONAREV, notamment pour partager leur expertise en matière de prise en charge des survivantes des violences sexuelles.

Le ton de la lettre est clair : il s’agit d’un appui, réfléchi et stratégique. Mukwege encourage le FONAREV à agir directement sur le terrain, tout en proposant que la collaboration se concentre sur « le partage d’expériences et le renforcement des capacités ». Loin d’une mise à l’écart, cette lettre atteste d’une volonté de complémentarité entre institutions.

La désinformation a également omis un autre fait marquant : en septembre 2025, en marge des événements onusiens autour du Genocost, le Dr Mukwege a été reçu par le ministre de la Justice congolais à New York. Il a également eu un entretien direct avec le président Tshisekedi. Plusieurs sources diplomatiques confirment que le Prix Nobel a alors salué les efforts engagés par Kinshasa sur le dossier des réparations et de la mémoire nationale. Ces éléments viennent rappeler que le Dr Mukwege a été, dès les premières heures, un pilier du combat pour la justice transitionnelle en RDC. Dès 2020, la Fondation Panzi avait activement participé aux consultations qui ont conduit à la création du CIAVAR (Commission interinstitutionnelle d’appui aux victimes), puis à la proposition de loi sur les réparations, adoptée en 2022. C’est ce processus qui a donné naissance au FONAREV un an plus tard.

À travers sa clinique, ses rapports publics et ses plaidoyers internationaux, le Dr Mukwege a fourni l’un des corpus les plus solides de documentation sur les crimes de masse commis en RDC. L’idée même d’une institution dédiée aux réparations puise directement dans les revendications qu’il porte depuis deux décennies.

Diviser pour affaiblir la lutte pour la justice

Le président rwandais s'adresse à des soldats en uniforme, lors d'un discours devant un groupe de militaires, dans un environnement en plein air.

Pourquoi, alors, chercher à l’opposer à cette dynamique ? Pour plusieurs analystes, il s’agit d’une manœuvre classique de la guerre de l’information : fracturer le consensus, semer la division, et détourner la confiance populaire. L’autorité morale de Mukwege, s’il était perçu comme tenu à l’écart, pourrait devenir une arme contre l’initiative. D’autant que son prestige international donne à son nom un poids considérable dans les débats diplomatiques.  Celle-ci exploite la situation en suggérant que « même Mukwege désavouerait le Genocost tel qu’il est instrumenté par le pouvoir ». En creux, le discours propagé laisse entendre que si un champion de la justice comme lui n’est pas aux côtés du gouvernement sur ce dossier, c’est que la cause serait douteuse ou récupérée à des fins politiques. Il y a là une tentative de semer la confusion : Mukwege étant respecté internationalement, le citer hors contexte ou souligner ses désaccords avec Kinshasa sert à ébranler la crédibilité de l’initiative Genocost.

En définitive, l’objectif de cette campagne coordonnée apparaît clairement : semer le doute sur l’unité et la légitimité du combat pour la justice en RDC. En instrumentalisant la figure morale de Denis Mukwege et en attaquant l’intégrité du FONAREV et de la Première Dame, les instigateurs cherchent à affaiblir le Genocost aux yeux du public et des partenaires internationaux. Le message sous-jacent adressé à l’opinion est cynique mais efficace : on insinue que « les Congolais eux-mêmes ne seraient pas d’accord entre eux, que leur campagne pour la reconnaissance du génocide cache des détournements de fonds ou des querelles internes ». En attisant ces polémiques, les propagateurs de désinformation espèrent délégitimer la cause des victimes congolaises – ou du moins la rendre moins audible sur la scène mondiale.

Le choix de cibler le Dr Mukwege dans cette stratégie est révélateur. Mukwege symbolise la lutte intègre pour la vérité et les réparations; le détourner de cette image (en le montrant isolé ou critique vis-à-vis de l’effort gouvernemental) permet de créer un doute : si même le prix Nobel n’est pas pleinement engagé aux côtés du Genocost version Kinshasa, pourquoi les autres devraient-ils y croire ? Cette manipulation vise donc à fracturer le front commun : opposer le *« camp Mukwege » au *« camp Tshisekedi », alors qu’en réalité tous deux réclament justice pour les mêmes crimes. En brouillant ainsi les cartes, la campagne fait le jeu des intérêts pro-rwandais et autres forces qui redoutent l’émergence d’une vérité unanime sur les violences en RDC. Car tant que les défenseurs du Genocost seront occupés à se justifier ou à régler des différends internes, ils auront moins d’énergie pour plaider leur cause à l’international.

En conclusion, l’instrumentalisation du nom du Dr Mukwege dans cette campagne de désinformation illustre une tactique bien rodée : diviser pour régner sur le narratif. Face à ces tentatives, la réponse qui s’impose pour les partisans de la justice en RDC est de réaffirmer leur unité et de s’en tenir à un discours factuel, transparent et documenté. Les données récoltées – qu’il s’agisse des centaines de publications malveillantes identifiées, de la synchronisation suspecte des messages ou de la provenance géographique des tweets (jusqu’en Europe et aux Amériques) – mettent en lumière l’ampleur de la manipulation.

Rétablir la véracité des faits et dévoiler les réseaux à l’œuvre constitue le meilleur rempart contre cette campagne. L’enjeu n’est rien de moins que la mémoire des millions de victimes congolaises et la crédibilité du combat pour la vérité et la réconciliation. Les divergences internes ne doivent pas faire oublier l’essentiel : la quête de justice pour le Congo ne saurait être discréditée par des manœuvres orchestrées sur les réseaux sociaux, quelle qu’en soit l’origine. Les survivants et leurs défenseurs, qu’ils soient du côté de Mukwege, de la société civile ou des institutions, partagent au fond le même objectif ; le reconnaître est la première étape pour déjouer le piège de la division que tente de leur imposer la désinformation.


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