Beni : 12 ans après les massacres de Ngadi, les familles des victimes réclament toujours justice et réparation
Beni : 12 ans après les massacres de Ngadi, les familles des victimes réclament toujours justice et réparation
AFP
Douze ans après les massacres de civils survenus dans la nuit du 15 octobre 2014 à Ngadi, dans la ville de Beni, au Nord-Kivu, les familles des victimes continuent de réclamer justice, réparation et assistance. Jeudi 15 octobre 2026, des jeunes et des membres de la société civile se sont réunis à l’Université officielle de Semuliki (UOS) pour rendre hommage aux personnes tuées et dénoncer les conséquences persistantes des violences armées dans cette partie de la République démocratique du Congo.
Bougies à la main, les participants ont observé un moment de recueillement en mémoire des victimes. Cette commémoration a également permis de rappeler les souffrances des survivants et des familles qui, douze ans après les faits, peinent toujours à reconstruire leur vie.
Parmi les témoignages recueillis, celui de Charline Wakine a particulièrement mis en lumière le sort des jeunes filles enlevées par les combattants des Forces démocratiques alliées (ADF).
« Plusieurs jeunes filles ont été kidnappées et contraintes d’épouser des combattants ADF dans la brousse. Elles ont également été forcées d’avoir des enfants dans ces conditions inhumaines. Il faut imaginer à quel point cette blessure est profonde et douloureuse », a-t-elle témoigné.
Pour les jeunes de Beni, cette commémoration constitue aussi un appel à mettre fin à un cycle de violences qui marque plusieurs générations.
« Nous sommes nés et avons grandi dans la guerre, et nous ne voulons pas que nos enfants vivent la même situation », a déclaré Kambale Ngumayiri Georges, dénonçant le silence de la communauté internationale face aux massacres de civils dans la région.
Les événements du 15 octobre 2014 restent profondément ancrés dans la mémoire collective de Beni. Selon des témoignages recueillis auprès des habitants, les violences avaient commencé vers 18 h 30 à Ngadi, le long de la route nationale numéro 4 (RN4).
Ce soir-là, un groupe d’hommes armés se trouvait dans un débit de boissons lorsqu’un adjudant des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), identifié sous le nom de Matadi, serait venu les interpeller.
Le militaire, qui commandait une équipe de cinq soldats positionnés sur une colline près des installations de SEP Congo, aurait demandé aux hommes armés de préciser leur appartenance militaire.
Selon les récits des témoins, l’un des assaillants aurait alors ouvert le feu sur lui. Touché une première fois, l’adjudant aurait tenté de se relever pour alerter ses hommes avant d’être atteint par un second tir. Il a succombé à ses blessures. La tenancière du débit de boissons a également été blessée, mais a survécu.
Les assaillants auraient ensuite poursuivi leur progression sur le boulevard Bonabana, en direction de Mayangose, s’attaquant aux habitants rencontrés sur leur passage.
Parmi les victimes figurait l’épouse d’un militaire du 3406e régiment. Selon les témoignages, elle aurait pris les assaillants pour des soldats de la 31e brigade, surnommés « Hindous Sankara », avant d’être abattue.
Les hommes armés auraient ensuite pénétré dans son habitation, où son enfant de trois ans a été tué et son nourrisson de trois mois grièvement blessé à la machette.
À quelques mètres de là, un jeune homme qui tentait de se réfugier chez le chef de quartier Musekuse aurait également été tué. Une commerçante qui cherchait à fermer sa boutique a été atteinte par balle, tandis qu’un militaire de la force aérienne, qui aurait tenté de riposter, a perdu la vie.
Dans une autre habitation, une famille de sept personnes aurait été prise pour cible. Selon les rescapés, six membres de cette famille ont été tués après que les assaillants ont forcé la porte et ouvert le feu.
Certains habitants massacrés à Ngadi avaient, d’après les témoignages recueillis, fui quelques jours auparavant les violences survenues à Oicha, espérant trouver refuge à Beni.
Après les attaques de Ngadi, les assaillants se seraient dirigés vers Kadou et Bamale, où près de 25 personnes auraient été tuées, principalement à l’arme blanche, selon les récits locaux.
Parmi les victimes figurait Mwami Bambiti, chef de Kadou, issu de la famille du Mwami Kitobi.
Douze ans plus tard, les conséquences de ces massacres continuent de peser sur les survivants, notamment les veuves et les familles ayant perdu plusieurs de leurs proches.
« Sous mes yeux, j’ai vu mourir mon mari, mon fils, mes deux beaux-frères et ma belle-sœur », raconte une survivante aujourd’hui âgée d’une trentaine d’années.
« Depuis ce jour-là, ma vie a basculé. J’affronte la vie avec beaucoup de désespoir. La charge des enfants pèse énormément sur moi seule », poursuit-elle.
Un autre habitant, âgé d’une soixantaine d’années, explique avoir perdu plusieurs membres de sa famille et devoir désormais subvenir aux besoins de leurs enfants.
« J’avais perdu plus de quatre personnes de ma famille ce jour-là. Leurs enfants sont désormais à ma charge. Je dois aller au champ chaque jour pour les nourrir. Malheureusement, l’accès au champ est toujours difficile, car les ADF peuvent te surprendre à tout moment », témoigne-t-il.
Ces récits illustrent les difficultés économiques et sociales auxquelles restent confrontées les familles endeuillées. Plusieurs survivants affirment n’avoir bénéficié d’aucune assistance sociale, financière ou psychologique suffisante depuis les massacres.
Pour eux, la commémoration ne doit pas se limiter au souvenir des disparus. Elle doit également rappeler aux autorités la nécessité d’accompagner les victimes, de soutenir les familles affectées et de poursuivre les efforts pour mettre fin aux violences.
Quelques mois après les massacres, le maire de Beni de l’époque, Nyonyi Bwanakawa, avait rebaptisé le stade municipal « Stade du 15 Octobre », en hommage aux victimes.
Douze ans plus tard, ce nom demeure l’un des symboles de la mémoire des massacres de Beni. Mais pour les familles endeuillées, l’hommage aux disparus ne saurait remplacer la justice, la réparation et l’assistance qu’elles continuent de réclamer.
Isaac Bin-Ngeve