Chéri Samba et la peinture populaire
Chéri Samba a fait entrer la rue congolaise dans les plus grands musées du monde. Avec lui, Kinshasa s'est peinte elle-même, et le monde a regardé.
Sur ses toiles, il y a des couleurs vives, des scènes de la vie de Kinshasa, et souvent, écrits à même la peinture, des mots, des phrases, des commentaires. Chéri Samba a fait entrer la rue congolaise dans les plus grands musées du monde. Figure majeure de la peinture populaire kinoise, il a prouvé qu’un art né dans les ateliers de la capitale congolaise, loin des académies, pouvait conquérir les institutions internationales sans rien perdre de sa verve ni de ses racines. Avec lui, Kinshasa s’est peinte elle-même, et le monde a regardé.
La peinture populaire de Kinshasa est un mouvement original, né dans les enseignes, les affiches, les décors peints des bars et des échoppes. Des artistes autodidactes ou formés sur le tas y représentent la vie quotidienne, les sujets de société, les rumeurs, l’histoire, avec un sens aigu de la narration et du message. Chéri Samba en est devenu la figure la plus célèbre, en assumant pleinement cette tradition tout en développant un style reconnaissable, où le texte dialogue avec l’image, où le peintre commente sa propre scène, s’adresse au spectateur, prend position.
Son génie a été de faire de la peinture un média. Ses toiles parlent. Elles abordent la politique, la santé, les rapports entre l’Afrique et l’Occident, la place de l’artiste, la condition congolaise, avec une franchise, un humour et une intelligence qui touchent autant le passant kinois que le visiteur d’un musée parisien. Chéri Samba ne peint pas pour décorer, il peint pour dire, pour interpeller, pour faire réfléchir. Son art est populaire au sens noble, accessible et engagé, ancré dans le réel de son peuple.
La reconnaissance internationale est venue, considérable. Exposé dans de grandes institutions, intégré aux collections prestigieuses, présent dans les expositions qui ont fait connaître l’art africain contemporain au monde, Chéri Samba a ouvert la voie à toute une génération d’artistes congolais. Il a montré qu’on pouvait venir des ateliers de Kinshasa et figurer parmi les grands noms de l’art mondial, sans se renier, sans imiter, en restant soi. Cette trajectoire, comme celle des musiciens que cette série raconte, dit la capacité du Congo à produire des créateurs de niveau international à partir de sa propre matière.
L’art contemporain congolais ne se limite pas à lui, et c’est important de le souligner. Une scène vivante, faite de peintres, de sculpteurs, de photographes, de plasticiens, de performeurs, s’est développée, à Kinshasa et dans la diaspora, et gagne en visibilité sur les grandes scènes mondiales. Des artistes congolais transforment les déchets de la ville en sculptures, interrogent la mémoire coloniale, inventent des formes nouvelles. Chéri Samba a été un pionnier et un passeur, mais il n’est plus seul. Le Congo est devenu l’un des foyers créatifs les plus intéressants du continent.
Soixante-six ans après l’indépendance, Chéri Samba et la peinture populaire rappellent que la créativité congolaise s’exprime dans tous les langages, pas seulement la musique. L’image, la couleur, le trait, sont aussi des voix par lesquelles le pays se raconte et s’affirme. Dans un monde où l’Afrique a longtemps été regardée plus que regardante, peinte plus que peintre, des artistes comme Chéri Samba ont inversé le rapport : ce sont eux qui regardent, qui commentent, qui imposent leur point de vue. Cette prise de parole visuelle est, à sa manière, un acte d’indépendance, et l’une des plus belles fiertés de la culture congolaise contemporaine.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.