L’assassinat de Lumumba
Le 17 janvier 1961, quelque part au Katanga, Patrice Lumumba est exécuté avec deux de ses compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito.
Le 17 janvier 1961, quelque part au Katanga, Patrice Lumumba est exécuté avec deux de ses compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito. Il a quarante ans depuis deux semaines. Sept mois plus tôt, il était le premier chef de gouvernement d’un Congo indépendant et acclamé. Entre les deux, il y a eu la sécession, la crise au sommet de l’État, la mise à l’écart, la fuite et l’arrestation. Et il y a eu, autour de lui, une convergence d’intérêts qui voulaient sa disparition.
Les faits les mieux établis tiennent à un long travail d’enquête. En 2001, une commission parlementaire belge a conclu que des responsables belges de l’époque portaient une responsabilité morale dans les circonstances ayant conduit à la mort de Lumumba, livré à ses adversaires katangais. En 2002, le gouvernement belge a présenté ses regrets officiels. L’historien Ludo De Witte, dont les travaux ont nourri ce réexamen, a documenté la chaîne des décisions qui a mené le Premier ministre déchu, transféré de Léopoldville vers Élisabethville, jusqu’au lieu de son exécution. Des archives déclassifiées, dans plusieurs pays, ont depuis éclairé le contexte international de cette période, marqué par la guerre froide et par l’hostilité de plusieurs capitales occidentales envers un dirigeant jugé incontrôlable.
Sur ce socle de faits, il faut être précis, parce que la mémoire de Lumumba a longtemps été un champ de bataille. Ce qui est établi : le transfert vers le Katanga, l’exécution du 17 janvier 1961, la disparition des corps, la responsabilité reconnue d’acteurs belges et l’implication d’adversaires congolais. Ce qui reste discuté ou partiellement documenté : le degré exact d’implication de chaque acteur, la part respective des décisions prises à Bruxelles, à Léopoldville, à Élisabethville et ailleurs. Le récit honnête est celui qui nomme ce que l’on sait sans inventer ce que l’on ignore.
Reste une vérité que les archives ne mesurent pas. Lumumba mort est devenu plus puissant que Lumumba vivant. Son visage, son discours du 30 juin, sa dignité de prisonnier ont fait le tour du monde et inspiré une génération de mouvements de libération en Afrique et au-delà. En cherchant à effacer un homme, ses adversaires ont fabriqué un symbole. Dans les rues de Kinshasa comme dans les universités lointaines, le nom de Lumumba est resté celui d’une indépendance qui refusait de courber l’échine.
Le pays a mis des décennies à lui rendre une place officielle, longtemps disputée entre récupération et oubli. En 2022, la Belgique a restitué à la famille la seule relique qui subsistait de lui, une dent, ouvrant un deuil que soixante ans n’avaient pas permis de clore. Ce geste tardif dit quelque chose de la longueur du chemin : il aura fallu deux générations pour que l’État qui l’avait laissé tomber regarde en face ce qui s’était passé.
Pourquoi cette histoire reste-t-elle, soixante-six ans après l’indépendance, le point le plus brûlant de la mémoire congolaise ? Parce qu’elle est le « péché originel » de la République, le moment où la violence politique s’est installée au cœur du pouvoir, et où l’on a appris qu’un dirigeant pouvait être éliminé avec la complicité d’intérêts étrangers. Les débats actuels sur la souveraineté, sur l’ingérence, sur le prix payé par ceux qui disent non, plongent leurs racines dans ce mois de janvier 1961. Comprendre Lumumba, ce n’est pas seulement honorer un mort. C’est lire la grammaire d’un pays qui, depuis, se demande à qui appartient vraiment son destin.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.