Les femmes commerçantes (« mamans »)
Dans n'importe quel marché congolais, ce sont des femmes. On les appelle les mamans, et elles tiennent à bout de bras une part immense de l'économie réelle du pays.
Allez dans n’importe quel marché congolais, à Kinshasa, à Lubumbashi, à Goma, à Mbuji-Mayi. Ce que vous verrez, ce sont des femmes. Des femmes assises derrière leurs étals, debout devant leurs marchandises, négociant, comptant, portant, vendant. On les appelle les mamans, et elles tiennent, à bout de bras, une part immense de l’économie réelle du pays. Sans elles, des familles entières ne mangeraient pas, des quartiers ne s’approvisionneraient pas, des villes ne tourneraient pas. Les mamans commerçantes sont l’une des colonnes vertébrales invisibles du Congo.
Leur travail est colossal et largement méconnu. Elles achètent en gros, revendent au détail, font circuler les produits depuis les zones de production jusqu’aux consommateurs, traversent parfois des frontières pour s’approvisionner, gèrent des stocks, du crédit, des risques. Beaucoup combinent cette activité avec la charge d’un foyer, l’éducation des enfants, les multiples tâches qui leur reviennent. Elles sont commerçantes, gestionnaires, mères, piliers de famille, le tout en même temps, dans des conditions souvent rudes. Cette polyvalence épuisante est leur quotidien, et elles l’assument avec une force qui force l’admiration.
Le rôle économique des femmes dépasse de loin le petit commerce. Dans l’agriculture vivrière, ce sont elles qui cultivent une grande partie de ce que mangent les Congolais. Dans l’économie informelle que cette série évoque par ailleurs, elles sont omniprésentes. Elles sont souvent celles qui assurent la survie quotidienne du foyer, qui paient l’école, les soins, le nécessaire, là où les revenus masculins manquent ou sont irréguliers. Dans un pays où l’État protège si peu, ce sont massivement des femmes qui font filet de sécurité, qui amortissent les chocs, qui tiennent debout les familles.
Et pourtant, cette contribution immense ne se traduit pas en pouvoir ni en reconnaissance à la hauteur. Les femmes congolaises restent sous-représentées dans les institutions, les postes de décision, les sphères du pouvoir économique et politique. Elles affrontent des discriminations, des violences, un accès inégal à la propriété, au crédit, à l’éducation. Celles qui font vivre le pays au quotidien sont aussi celles dont la voix porte le moins dans les lieux où se décide son avenir. Ce décalage entre le rôle réel et la place reconnue est l’une des grandes injustices de la société congolaise.
La condition des femmes est pourtant un enjeu central de développement. Partout dans le monde, l’expérience montre que soutenir les femmes, leur éducation, leur accès aux ressources, leurs droits, est l’un des leviers les plus puissants pour réduire la pauvreté et faire progresser une société. Le Congo, qui doit déjà tant à ses femmes, a tout à gagner à leur donner les moyens et la place qu’elles méritent. Investir dans les mamans, ce n’est pas de la charité, c’est de l’intelligence économique et de la justice élémentaire.
Soixante-six ans après l’indépendance, rendre hommage aux femmes commerçantes, c’est reconnaître celles qui, dans l’ombre des grands récits politiques et miniers, ont fait tourner le pays au jour le jour. Elles sont l’économie réelle, la résilience incarnée, la dignité au travail. Le Congo de demain ne se construira pas sans elles, ni contre elles, mais avec elles, en leur donnant enfin la reconnaissance, les droits et le pouvoir que leur rôle exige. Au marché, à la ferme, à la maison, les mamans tiennent le pays. Il serait temps que le pays les tienne en retour.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.
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