Politique Coopération frontalière RDC-M23 : Kampala tombe le masque
Politique

Coopération frontalière RDC-M23 : Kampala tombe le masque

Des soldats ougandais placés à la sécurité de la frontière de Bunagana côté Ougandais
AFP

Rédaction Kinshasa
Kinshasa - 10 JUILLET 2025 - 16:43 WAT · 4 min de lecture

L’Ouganda a franchi un cap qui pourrait profondément rebattre les cartes du conflit dans l’Est de la République démocratique du Congo. Trois ans après la fermeture du poste frontalier de Bunagana, passée sous le contrôle des rebelles du M23, Kampala a procédé ce mercredi à sa réouverture officielle, étendue également à Ishasha. Une décision annoncée publiquement sur le réseau social X par le général ougandais Muhoozi Kainerugaba, fils du président Museveni et chef d’état-major de l’UPDF.

« Le président Museveni a déclaré que tous les postes frontaliers situés à proximité des positions du M23 doivent être immédiatement rouverts », a-t-il tweeté. « Rien ne doit empêcher le commerce de nos populations. »

Derrière ce discours de relance économique se cache, selon plusieurs observateurs et opposants congolais, une trahison diplomatique et une collusion assumée avec la rébellion.

Indignation en RDC : «Une coopération économique avec les rebelles»

Pour Maître Ghislain Syauswa, cadre d’Ensemble pour la République au Nord-Kivu, cette décision marque un tournant dangereux :

«Cette réouverture permet une coopération économique entre l’Ouganda et les rebelles pour financer leur effort de guerre. Les recettes douanières collectées à Bunagana et Ishasha ne profiteront pas à Kinshasa, mais iront nourrir la caisse du M23. »

L’opposant dénonce également la passivité de Kinshasa, pointant une diplomatie congolaise naïve et sans résultat :

«Il n’y a pas longtemps, le chef d’état-major de l’armée ougandaise a été reçu en grande pompe à Kinshasa. Aujourd’hui, l’Ouganda relance officiellement ses affaires avec les rebelles. C’est un désastre diplomatique. »

Selon lui, cette ouverture pourrait même préfigurer une future coopération militaire formelle entre l’UPDF et le M23 :

«Les rapports des Nations unies ont maintes fois documenté les liens entre Kampala et le M23. Le risque est grand que cette complicité économique se transforme bientôt en soutien militaire officiel. »

L’Ouganda, entre duplicité et stratégie géopolitique

Un expert indépendant du conflit estime que l’Ouganda joue une double carte dans cette crise : «Depuis la chute de Bunagana, les échanges commerciaux n’ont jamais réellement cessé. L’Ouganda applique la stratégie du pyromane-sapeur-pompier : il traite à la fois avec Kinshasa et avec les rebelles, pour préserver ses intérêts économiques tout en échappant aux sanctions internationales. »

Cette réouverture frontalière, officiellement la première depuis les rébellions du CNDP, est perçue comme un acte de légitimation du M23. Jusqu’alors, le trafic était informel, limité aux piétons et motocyclistes. Désormais, les camions et activités douanières pourront fonctionner de manière institutionnelle sous contrôle rebelle.

Une «normalisation» de l’occupation rebelle

Bunagana et Ishasha, respectivement occupés depuis trois et deux ans, avaient vu leurs postes frontaliers fermés dans un premier temps, à la faveur d’une coopération RDC-Ouganda. Mais cette fermeture n’a été qu’une fiction administrative, selon des sources locales.

L’expert poursuit : «L’Ouganda n’a jamais accepté de perdre les recettes issues de ces postes. Il a donc préféré une fermeture de façade tout en maintenant ses échanges via le M23, jouant subtilement entre les lignes. »

Une complicité désormais assumée

L’acte de Kampala confirme les soupçons de duplicité, documentés dans plusieurs rapports onusiens. Ces derniers accusent régulièrement l’Ouganda de fournir du renseignement militaire au M23, permettant des prises stratégiques comme celle de Bunagana, malgré la coopération militaire ougando-congolaise contre les ADF dans le Grand Nord.

«Kinshasa refuse d’ouvrir un front avec l’armée ougandaise, consciente de son affaiblissement militaire. Elle applique la théorie du mal nécessaire », analyse encore l’expert.

L’Ouganda tombe le masque, Kinshasa reste sans voix

Avec cette réouverture officielle, l’Ouganda brise l’hypocrisie et assume désormais sa coopération avec des rebelles qualifiés de terroristes par Kinshasa. Pendant que Museveni manœuvre pour consolider ses intérêts dans la région, la RDC, affaiblie militairement et diplomatiquement, semble réduite au silence.

La question centrale demeure : jusqu’où Kinshasa tolérera-t-elle la duplicité de Kampala ? Et surtout, combien de temps encore les populations du Nord-Kivu paieront-elles le prix de cette realpolitik ?

Azarias Mokonzi

1 Commentaire
B
Cet article respecte les principes de transparence éditoriale de BETO. En savoir plus ›
Et aussi…