Santé Ebola et la faim : la double peine de l’Est de la RDC
Santé Ebola et la faim : la double peine de l’Est de la RDC
GRAND REPORTAGE

Ebola et la faim : la double peine de l’Est de la RDC

Dans l'Est de la RDC, l'épidémie d'Ebola frappe là où 2,87 millions de personnes ont déjà faim. Données et mécanismes de la double peine, selon le PAM.

Lecture : 10 min
La Rédaction 27 juin 2026

Jacques avait cru échapper au pire. Pour fuir les combats à Bukavu, dans le Sud-Kivu, il avait marché plusieurs jours jusqu’à Beni, plus au nord. C’est là, loin des armes, que sa fille de cinq ans a développé une forte fièvre, puis s’est mise à saigner des oreilles. À l’hôpital, elle est morte d’Ebola. Deux semaines plus tard, sa femme se trouvait toujours dans un centre d’isolement, sous observation, et lui s’occupait de treize personnes avec une seule ration alimentaire mensuelle, qui ne dure que deux semaines. Ensuite, confiait-il au PAM, il ne voyait pas comment nourrir les enfants.

Cette histoire, c’est le directeur pays du Programme alimentaire mondial (PAM) en RDC, David Stevenson, qui l’a rapportée le 26 juin, lors d’un point de presse à Genève. Elle dit en un seul destin ce que les statistiques peinent à faire entendre : dans l’Est congolais, le virus et la faim frappent les mêmes familles, au même endroit, et chacun rend l’autre plus difficile à combattre.

La carte plutôt que le bilan

La 17e épidémie d’Ebola de la République démocratique du Congo, déclarée le 15 mai dans la province de l’Ituri, est due au virus Bundibugyo, une souche rare contre laquelle il n’existe à ce jour ni vaccin homologué ni traitement spécifique. Au 25 juin, le bilan officiel de l’Institut national de santé publique (INSP) s’élevait à 1 203 cas confirmés et 321 décès, soit une létalité provisoire de 26,7 %.

Mais le chiffre le plus révélateur n’est pas ce bilan. C’est la superposition. Les 33 zones de santé désormais touchées par l’épidémie, contre 29 une semaine plus tôt, se trouvent dans des territoires déjà rongés par la crise alimentaire. Six d’entre elles sont classées en phase d’urgence. Selon le PAM, 2,87 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë, c’est-à-dire en phase 3 ou plus de l’échelle internationale IPC, vivent à l’intérieur même des zones où circule le virus. À l’échelle des trois provinces concernées, l’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, le chiffre grimpe à 8,7 millions de personnes, soit 40 % de la population analysée.

Le détail provincial donne la mesure du chevauchement. En Ituri, épicentre de l’épidémie, plus de 1,15 million de personnes ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence. Au Nord-Kivu, les onze zones touchées regroupent plus de 850 000 personnes en insécurité aiguë. Au Sud-Kivu, autour de Miti-Murhesa, près de 100 000. Ces millions ne sont pas un effet d’Ebola : la faim de l’Est préexiste massivement à l’épidémie, héritée des années de guerre, de déplacements et de marchés détruits. Le virus, lui, vient se poser dessus.

Data story · Santé & humanitaireÉpidémie en cours

Ebola et la faim : la double peine de l’Est

Là où le virus circule dans l’Est de la RDC, la faim était déjà installée. La 17e épidémie d’Ebola se superpose à l’une des pires crises alimentaires du monde.

2,87 M
en insécurité alimentaire aiguë (IPC 3+) dans les zones touchées par Ebola
8,7 M
dans les 3 provinces de l’Est, soit 40 % de la population analysée
33
zones de santé touchées, dont 6 en urgence alimentaire
1 203
cas confirmés et 321 décès (létalité 26,7 %), au 25 juin
Sources : PAM, projection IPC janvier–juin 2026 (via ONU Info, 23 juin 2026) ; INSP, bilan au 25 juin 2026.

La superposition

Les zones où circule Ebola concentrent près d’un tiers des personnes en insécurité alimentaire aiguë des trois provinces de l’Est. Le virus ne crée pas la faim : il s’installe là où elle est déjà.

IPC 3+ dans les zones touchées par EbolaIPC 3+ dans l’Est
IPC 3+ = phase « crise » ou pire de l’échelle internationale de sécurité alimentaire. Source : PAM, projection janvier–juin 2026 (via ONU Info, 23 juin 2026).

Où se concentre le besoin

Personnes ayant besoin d’une aide alimentaire d’urgence dans les zones de santé touchées, par province. Chiffres partiels par zones, non additionnés au total régional.

Ituri plus de 1,15 M
Nord-Kivu plus de 850 000 · 11 zones
Sud-Kivu près de 100 000 · Miti-Murhesa
00,6 M1,2 M
Échelle commune, axe à zéro. L’Ituri reste l’épicentre. Source : PAM (via ONU Info, 23 juin 2026).

L’écart de la riposte

Parmi les familles des cas confirmés, environ une sur trois seulement reçoit une aide alimentaire, au moment où rester sur place est aussi une mesure de confinement.

51 000
personnes aidées par le PAM depuis la mi-mai
358 M$
besoins du PAM : 72 M$ (Ebola) + 286 M$ (aide alimentaire Est)
518 M$
appel continental OMS / Africa CDC
Le CERF a débloqué 8 M$ (Burundi, Soudan du Sud) et 4 M$ (Ouganda), des pays voisins, pas la riposte en RDC. Sources : PAM, 26 juin 2026 ; ONU Info, 23 et 25 juin 2026.

Un foyer à l’Est

Trois provinces concentrent l’épidémie et la faim. L’Ituri en est l’épicentre ; le Sud-Kivu n’enregistre plus de nouvelle transmission depuis le 26 mai.

Ituri · Bunia
Carte de repérage schématique, non géoréférencée : elle situe le foyer, elle ne mesure pas.
Ituri — épicentre. Plus de 1,15 M en besoin d’aide d’urgence.
Nord-Kivu — 11 zones, plus de 850 000 en IPC 3+.
Sud-Kivu — Miti-Murhesa, près de 100 000.
33 zones de santé touchées, contre 29 une semaine plus tôt.
Source : ONU Info, 23 juin 2026 (données PAM et OMS).

Comment nous avons fait

Sources. PAM (briefing de David Stevenson, Genève, 26 juin 2026) ; ONU Info, 23 et 25 juin 2026 ; PAM / FAO, 29 octobre 2025 (IPC nationale) ; INSP, bilan au 25 juin 2026. Pages consultées le 27 juin 2026.

Définitions. « IPC 3+ » = phases 3 (crise), 4 (urgence) et 5 (famine). Les chiffres de 2,87 et 8,7 millions sont des projections pour janvier–juin 2026, pas un comptage en temps réel.

Limites. La faim de l’Est préexiste à Ebola et tient d’abord au conflit ; le virus s’y superpose. Le lien faim → propagation est décrit par le PAM, il n’est pas chiffré. Les totaux par province sont partiels. La carte est un repère schématique.

Vérification & IA. Chiffres recoupés entre sources primaires et recalculés à la main (2,87 / 8,7 = 33 % ; 321 / 1 203 = 26,7 %). Mise en forme assistée par IA, chaque nombre revérifié par la rédaction.

BETOÉpidémie en cours, les chiffres évoluent. Souche Bundibugyo : aucun vaccin homologué.

Deux courbes qui se nourrissent

Le mécanisme, le PAM le décrit sans détour. Quand une famille a faim, elle bouge. Et quand elle bouge, le virus la suit. « Lorsque les gens ont faim, lorsqu’ils ont perdu leurs moyens de subsistance, ou lorsque les marchés cessent de fonctionner, ils se déplacent », a expliqué David Stevenson à Genève. « Ils se déplacent pour trouver de la nourriture. Ils se déplacent pour trouver du travail. Ils se déplacent pour trouver la sécurité. Et ces mouvements peuvent rendre bien plus difficile l’arrêt du virus. »

La riposte sanitaire elle-même pèse sur les ventres. Pour freiner la contagion, des frontières ont été fermées par moments, dans une région qui vit du commerce transfrontalier. Le PAM constate une hausse généralisée des prix et redoute des ruptures sur des produits de base comme le riz et le sel si les restrictions se prolongent. L’organisation distingue ce qui relève du choc sanitaire et ce qui relève de causes structurelles plus anciennes, mais le résultat, pour le ménage de Beni ou de Bunia, est le même : se nourrir coûte plus cher, au pire moment.

À cela s’ajoute le conflit, qui pousse des populations entières vers les zones où sévit l’épidémie, et l’insécurité, qui empêche les équipes de soins d’atteindre certaines communautés. La peur, enfin, détourne les malades des centres de santé : l’UNFPA a alerté, le 19 juin, sur des femmes enceintes qui renoncent aux consultations par crainte d’Ebola.

« L’aide alimentaire fait partie du confinement »

D’où l’argument que le PAM martèle auprès des bailleurs : nourrir n’est pas un geste annexe, c’est une arme contre l’épidémie. « L’aide alimentaire n’est pas distincte de la riposte à Ebola », a insisté David Stevenson. « Elle fait partie du confinement. Elle aide les gens à rester pris en charge. Elle aide les contacts à rester sous observation. Elle réduit la pression qui pousse les familles à se déplacer. »

Sur le terrain, cela prend la forme de repas chauds servis dans les centres de traitement, pour que patients et cas contacts restent sur place plutôt que de partir chercher à manger, et de vivres livrés dans les villages placés en quarantaine. Depuis le début de l’épidémie, le PAM dit avoir distribué plus de 36 000 repas chauds, ravitaillé 2 600 personnes au Nord-Kivu et en Ituri, et nourri 14 000 habitants de dix villages sous quarantaine au Sud-Kivu. Sa flotte aérienne, l’UNHAS, a transporté plus de 1 750 intervenants et plus de 300 tonnes de fret.

Reste l’écart, béant. Au 25 juin, plus de 51 000 personnes avaient reçu une aide alimentaire depuis la mi-mai. Mais parmi les familles de cas confirmés, environ une sur trois seulement était assistée : plus de 65 % restaient sans soutien. « Les centres de traitement actuels sont sous pression, avec 84 % des lits actuellement occupés », a relevé de son côté le docteur Abdi Mahamud, directeur des opérations d’alerte à l’OMS.

L’arithmétique de l’abandon

Tout, dans ce dossier, se heurte au financement. Le PAM chiffre ses besoins à 72 millions de dollars pour la seule réponse Ebola et à 286 millions supplémentaires pour l’aide alimentaire d’urgence dans l’Est. En face, les promesses restent modestes : 8 millions de dollars débloqués par le fonds d’urgence des Nations unies pour le Burundi et le Soudan du Sud, 4 millions pour l’Ouganda. Le plan continental lancé par l’OMS et l’Africa CDC réclame, lui, 518 millions de dollars.

Ces montants se déversent dans un trou plus ancien. Dès l’automne 2025, le PAM et la FAO avertissaient que la RDC comptait l’une des pires crises alimentaires de la planète, avec 26,6 millions de personnes en insécurité aiguë, dont 3,9 millions au stade de l’urgence. La majorité de ce fardeau pèse sur l’Est. « Loin de s’atténuer, la crise s’est enracinée et complexifiée, piégeant des millions de ménages vulnérables dans un cycle de besoins persistants », résumait déjà David Stevenson en mai.

Ebola n’a pas créé la faim de l’Est. Il l’utilise. Il prospère dans les marchés désorganisés, les routes coupées, les familles en fuite, les corps affaiblis. Tant que la riposte traitera le virus et la faim comme deux dossiers séparés, elle courra derrière les deux. Jacques, lui, a déjà fait le calcul : sa ration tient deux semaines. La question qu’il a posée au PAM vaut pour des millions d’autres, et elle attend toujours sa réponse.

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