Santé Ebola en RDC : pourquoi le bilan bondit à 1 118 cas sans que l’épidémie s’accélère forcément

Ebola en RDC : pourquoi le bilan bondit à 1 118 cas sans que l’épidémie s’accélère forcément

Le bilan officiel d’Ebola passe à 1 118 cas et 291 décès après harmonisation DHIS2. Pourquoi ce bond ne signe pas une accélération, pourquoi la létalité monte mécaniquement, et le vrai point faible de la riposte : le suivi des contacts, à 77,1 %.

A Red Cross worker wearing personal protective equipment (PPE) gets disinfected after handling the body of an unidentified man who died of Ebola, as aid agencies intensify efforts to contain a new Ebola outbreak involving the Bundibugyo strain, in Quartier Shuni 1, a residential sector in Mongbwalu, Djugu Territory of Ituri province, Democratic Republic of Congo, May 24, 2026. REUTERS/Gradel Muyisa Mumbere
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 25 JUIN 2026 - 12:52 WAT · 6 min de lecture

Le 24 juin, deux nombres se sont croisés sans se regarder. Sur X, relayé par le journaliste Stanis Bujakera, le secrétaire général de la Conférence épiscopale nationale du Congo, Mgr Donatien Nshole, parlait d’Ebola « en ce jour où on vient de certifier plus de mille cas de morts ». Le même jour, le carrousel officiel du gouvernement affichait, lui, 1 118 cas confirmés et 291 décès. Mille morts d’un côté. Deux cent quatre-vingt-onze de l’autre. Un facteur quatre, sur le sujet le plus inflammable qui soit : le nombre de Congolais que cette épidémie a tués.

L’écart n’est pas anodin. Il dit comment un chiffre se déforme entre la base de données d’un institut de santé et le fil d’un réseau social. Et il tombe alors que le bilan officiel lui-même vient de faire un bond : 1 048 cas et 267 décès le 21 juin, 1 118 et 291 deux jours plus tard. Soixante-dix cas et vingt-quatre morts de plus, en quarante-huit heures. De quoi nourrir l’idée d’une épidémie qui s’emballe. La réalité est plus technique — et plus exigeante que la panique ou le déni.

Un compteur qui se corrige, pas une flambée qui sprinte

Le gouvernement a posé lui-même l’explication, en une ligne sous son tableau d’indicateurs : « Données réactualisées suite au processus de nettoyage et d’harmonisation de la base DHIS2 incluant la consolidation des informations issues des zones de santé, des laboratoires et des structures de prise en charge des cas. »

Traduction. DHIS2 est le logiciel de surveillance où chaque zone de santé, chaque laboratoire, chaque centre de traitement saisit ses cas. Dans une épidémie qui court sur trois provinces, dont des zones en conflit, ces flux n’arrivent pas tous au même rythme. Un cas confirmé en laboratoire à Bunia ou à Komanda peut exister dans une base locale plusieurs jours avant d’être réconcilié au total national. Quand on nettoie la base, on ne fabrique pas des malades : on rattache au compteur ceux qui y manquaient. Les épidémiologistes ont un mot pour ce mouvement, le « backfill ». Le cumul d’une flambée monte presque toujours pendant les phases de nettoyage, par remplissage rétrospectif. Le bond du 23 juin, pour une part, est de cette nature.

Pour une part seulement. La courbe congolaise, elle, grimpe sans interruption depuis la déclaration de l’épidémie. Rembobinons.

La courbe n’a jamais redescendu

Le 27 mai, le gouvernement comptait une centaine de cas et 17 décès. Le 5 juin, 381 cas et 63 morts. Dix jours plus tard, le ministre de la Santé publique Roger Kamba en annonçait 808 et 192. Autour du 21 juin, le cap des mille cas était franchi. L’harmonisation DHIS2 n’a pas inversé cette pente. Elle l’a rendue plus exacte. C’est la nuance que la panique écrase : on peut, en même temps, avoir une épidémie qui progresse pour de vrai et un bilan qui bondit pour des raisons comptables. Les deux sont vrais. Aucun des deux n’autorise à parler de « mille morts ».

Le taux de létalité monte, et ce n’est pas ce qu’on croit

Autre chiffre qui inquiète à la première lecture : la létalité, passée à 26,0 %. Un quart des cas confirmés. En hausse régulière depuis le début. On serait tenté d’y voir une maladie qui devient plus meurtrière. C’est le contraire d’une lecture juste.

Le taux affiché est un ratio provisoire : des décès divisés par des cas confirmés, à un instant donné. Tant qu’une partie des malades n’a pas connu d’issue — guérison ou décès —, ce ratio sous-estime la létalité réelle, car les morts sont enregistrés plus vite que les guérisons, qui demandent des semaines et deux tests négatifs. À mesure que les cas se soldent, le taux remonte vers sa vraie valeur. Les études sur les flambées passées décrivent ce phénomène, doublé d’un biais de sélection : les patients amenés tôt dans un centre survivent davantage que ceux diagnostiqués trop tard. Un travail publié dans la revue Emerging Infectious Diseases a mesuré, lors d’une précédente épidémie, 46 % de décès chez les patients référés à temps, contre 67 % chez ceux diagnostiqués sur place.

Reste un repère à ne pas lâcher. La souche en cause, Bundibugyo, a tué entre 30 et 50 % des malades lors de ses apparitions précédentes. Les 26 % d’aujourd’hui forment un taux de bataille en cours, pas un verdict final. Le citer sans le mettre en regard de cette fourchette, c’est rassurer à tort.

Confirmés, suspects, morts : trois cases qu’on mélange

La confusion de Mgr Nshole, « mille cas de morts », n’est pas isolée. Elle est la version publique d’un mélange permanent. Une épidémie tient sa comptabilité en cases étanches. Les cas confirmés, 1 118, sont validés en laboratoire. Les cas suspects, 138 repérés en vingt-quatre heures sur 699 alertes investiguées à 99,4 %, attendent un test : certains seront confirmés, beaucoup infirmés. Les décès, 291, forment un sous-ensemble des confirmés. Additionner ces cases, ou glisser de « cas » à « morts », fait enfler un bilan de plusieurs centaines d’unités en une phrase. C’est ainsi que « mille cas » devient « mille morts » sur un fil, sans mauvaise foi, par raccourci.

Le chiffre qui devrait vraiment retenir l’attention

Pendant que le débat se fixe sur le total, l’indicateur qui décide de la suite se tient ailleurs, plus discret, en bas du tableau : le suivi des contacts, à 77,1 %. Huit mille trois cent quarante-six personnes ont croisé un malade et doivent être vues chaque jour, vingt et un jours durant. Près d’une sur quatre ne l’est pas. La complétude visée, dans une riposte qui tient, tourne autour de 90 % ; lors de la flambée du Nord-Kivu en 2018-2020, malgré la guerre, plus de neuf contacts sur dix listés étaient effectivement suivis. Chaque contact perdu de vue est une chaîne de transmission que personne ne surveille. C’est là, et non dans l’écart entre 291 et « mille », que se décide le fait que l’épidémie reste tenue ou non.

Restent deux nombres à porter ensemble, sans les confondre. Le 291 : des morts réels, qu’il faut compter juste, ni minorer ni gonfler. Et les 23 % : ces contacts qui, chaque jour, passent encore à travers le filet. Le premier mesure ce que l’épidémie a déjà coûté. Le second, ce qu’elle peut encore faire.

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B
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