Grand angle Floribert Bwana Chui, l’histoire d’un martyr congolais de l’intégrité

Floribert Bwana Chui, l’histoire d’un martyr congolais de l’intégrité

Assassiné en 2007 pour avoir refusé un pot-de-vin à la frontière de Goma, Floribert Bwana Chui n’avait que 26 ans. Dix-huit ans plus tard, ce jeune fonctionnaire congolais est béatifié à Rome, reconnu par l’Église comme martyr de la foi. À travers le portrait de ce laïc discret, c’est toute une jeunesse africaine qui retrouve un modèle d’intégrité et de résistance à la corruption.

Floribert Bwana Chui, l’histoire d’un martyr congolais de l’intégrité
AFP

Litsani Choukran
Kinshasa - 17 JUIN 2025 - 19:27 WAT · 7 min de lecture

Rome, 15 juin 2025. La nef imposante de la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs résonne d’applaudissements. Le cardinal Marcello Semeraro vient de proclamer bienheureux Floribert Bwana Chui, jeune laïc congolais assassiné en 2007 pour avoir refusé un acte de corruption. Son visage s’affiche sur une grande bannière suspendue : calme, lumineux, presque fraternel. C’est le visage d’un jeune homme de 26 ans, tombé pour avoir dit non.

L’Église ne le reconnaît pas seulement comme martyr de la foi : elle fait de lui un modèle de sainteté contemporaine pour toute l’Afrique, symbole éclatant d’une vie donnée pour la vérité.

Une jeunesse enracinée dans la foi

Floribert voit le jour en 1981 à Goma, dans l’est de la République Démocratique du Congo. Sa famille, relativement aisée, lui transmet les valeurs de l’honnêteté, du service et de la foi. Très jeune, il devient catéchiste, animé par un profond amour de l’Évangile et une soif d’engagement.

Étudiant brillant, il poursuit des études en droit et économie tout en multipliant les actions solidaires. Il rejoint alors la communauté de Sant’Egidio, mouvement catholique laïc connu pour son engagement en faveur des pauvres et de la paix. À Goma, Floribert consacre son temps libre aux enfants des rues. Il leur apporte des repas, un abri, des cahiers et surtout de l’écoute.

Aline Minani, amie proche et responsable locale de Sant’Egidio, se souvient d’un épisode marquant : « Un jour, un petit garçon, Jonathan, s’était perdu. Floribert l’a recueilli, nourri, rassuré. Et il n’a pas eu de repos avant de retrouver ses parents dans une commune voisine. » Pour ce garçon, il fut un ange. Pour sa communauté, un roc silencieux.

Le prix du « non »

Un homme accroche un portrait de Floribert Bwana Chui sur un mur. Le portrait, portant des informations biographiques, rend hommage à Floribert, un jeune laïc congolais martyrisé pour sa lutte contre la corruption.
Jean Jacques Yack hangs a photo of Floribert Bwana Chui Bin Kositi, a Congolese man killed for fighting corruption in 2007, and whose beatification was approved by Pope Francis, in Goma, Democratic Republic of Congo, Sunday, Dec. 29, 2024. (AP Photo/Moses Sawasawa)

Diplômé, Floribert intègre l’Office Congolais de Contrôle (OCC), d’abord à Kinshasa, puis revient à Goma où il est nommé chef du bureau frontalier. Il y supervise les marchandises qui entrent dans le pays, en particulier depuis le Rwanda.

Son poste est sensible. La corruption y est monnaie courante. Mais Floribert, fidèle à sa foi, refuse catégoriquement de céder. Il détruit les cargaisons avariées, repousse les enveloppes d’argent, et répète souvent à ses collègues : « Est-ce que je vis pour le Christ ou pas ? Voilà pourquoi je ne peux pas accepter. Mieux vaut mourir que d’accepter cet argent. »

Ce refus systématique de trahir sa conscience attire l’admiration… mais aussi la haine. Et bientôt, l’irréparable s’annonce.

En juillet 2007, un convoi de riz avarié arrive à la frontière. La marchandise, périmée, est destinée aux marchés de Goma. On propose à Floribert une importante somme pour fermer les yeux. Il refuse. Fermement. Une fois encore.

Ce « non » lui coûtera la vie. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, il est enlevé, torturé, puis assassiné. Son corps est retrouvé quelques jours plus tard, atrocement mutilé. Il avait 26 ans. Mgr Faustin Ngabu, alors évêque de Goma, affirmera plus tard : « Il est mort en raison de son honnêteté. Il a su rester libre dans une situation d’oppression. Ce qu’il a vécu est un témoignage puissant de foi. »

Dans sa communauté, l’émotion est immense. Mais très vite, une certitude émerge : Floribert est un martyr. Un jeune homme mort pour avoir protégé ses concitoyens du poison de la corruption. Un chrétien fidèle jusqu’au sang.

L’écho d’une vie donnée

L’Ecole de la Paix de Bwana Chui: un refuge sûr pour les enfants, à l’abri des violences du Nord Kivu
L’Ecole de la Paix de Bwana Chui: un refuge sûr pour les enfants, à l’abri des violences du Nord Kivu

À Goma, un établissement scolaire porte son nom : École de la Paix Floribert Bwana Chui. Sa mémoire devient un ferment d’engagement pour les jeunes. Aline Minani confie : « Floribert est devenu un intercesseur pour nous. Il est la preuve qu’on peut être jeune, laïc, et saint. »

Peu à peu, des voix s’élèvent pour que l’Église reconnaisse son sacrifice. En 2016, une enquête canonique est ouverte à Goma. Les témoignages affluent. On collecte ses écrits, ses objets personnels, ses lettres. Parmi eux, une Bible annotée, preuve de sa profonde vie intérieure.

Lors de son voyage en RDC en 2023, le pape François évoque longuement Floribert devant la jeunesse rassemblée au stade des Martyrs :
« Il aurait pu laisser faire, personne ne l’aurait su. Mais en tant que chrétien, il a prié, il a pensé aux autres et il a choisi d’être honnête. »

Quelques mois plus tard, le Vatican publie le décret reconnaissant son martyre « en haine de la foi », ouvrant la voie à sa béatification.

C’est à Rome, en ce 15 juin 2025, que la béatification est célébrée. Des centaines de Congolais ont fait le déplacement. La basilique Saint-Paul-hors-les-Murs est remplie de chants, de danses, de larmes. Une bannière représentant Floribert est suspendue au-dessus du chœur. Sur l’autel, sa veste du jour du martyre est posée, comme une relique silencieuse.

Dans son homélie, le cardinal Semeraro déclare :« À chaque étape de sa vie, Dieu était sa référence. Il voulait que tous, au Congo, puissent s’asseoir autour de la même table. Floribert n’a pas été vaincu par le mal. Il l’a vaincu par le Bien. »

Il rappelle aussi cette parole de Floribert : « Tout le monde a droit à la paix dans son cœur. »

À Kinshasa, à Goma, dans les diocèses de Bukavu, de Butembo, de Matadi, les cloches sonnent. La jeunesse applaudit. Une messe d’action de grâce est célébrée le 8 juillet, date de son martyre. Son nom rejoint ceux d’autres figures congolaises de sainteté : Sœur Anuarite, Isidore Bakanja, Albert Joubert.

Une figure pour notre temps

Célébration de la béatification de Floribert Bwana Chui dans la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs, avec une bannière représentant Floribert entourée de membres de la communauté qui agite des drapeaux congolais.

Le martyre de Floribert Bwana Chui dépasse les frontières de l’Église. Il touche la société congolaise en profondeur. Il interpelle. Il dérange parfois. Mais surtout, il éclaire.

Mgr Willy Ngumbi parle de lui comme d’« un honneur pour le laïcat congolais » et d’un appel « à plus de justice, de paix et de responsabilité ». Le cardinal Ambongo, lui, y voit « une dénonciation silencieuse mais puissante de la culture du gain facile qui détruit notre société ».

Floribert n’a pas écrit de livres. Il n’a pas fait de discours. Mais il a vécu. Intensément. Et il a donné sa vie pour une idée simple : la dignité humaine ne s’achète pas.

Aujourd’hui bienheureux, il demeure une boussole spirituelle pour toute une génération, une lumière dans les ténèbres de l’argent-roi et de la compromission.

Sa vie parle. Et son martyre continue de résonner, là où l’on pense que la sainteté n’est plus possible.

🕊️ Floribert Bwana Chui (1981-2007)
Bienheureux de l’Église. Martyr de l’intégrité. Témoin de la justice.

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Litsani Choukran
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