Sports À Kinshasa, le travail attendra : la nuit où la capitale guette les Léopards
Sports À Kinshasa, le travail attendra : la nuit où la capitale guette les Léopards
GRAND REPORTAGE

À Kinshasa, le travail attendra : la nuit où la capitale guette les Léopards

Immersion BETO, jour de match. Colombie-RDC se joue à 3 heures du matin à Kinshasa. Une heure qui oblige la capitale à organiser sa nuit : où regarder, avec qui, comment rentrer, et comment reprendre le travail après le coup de sifflet.

Lecture : 11 min
La Rédaction 23 juin 2026

KINSHASA. Trois heures du matin est une heure sans véritable statut à Kinshasa. Trop tard pour la soirée, trop tôt pour la journée. C’est l’heure des gardiens, des boulangers, des infirmiers de garde et de quelques taxis lancés sur des avenues presque vides.

Dans la nuit de mardi à mercredi, ce sera aussi l’heure des Léopards.

Le coup d’envoi de Colombie-RDC sera donné mardi à 22 heures sur la côte Est américaine, soit mercredi 24 juin à 3 heures à Kinshasa. Le match se jouera à Guadalajara, au Mexique (The Guardian).

Depuis le début de l’après-midi, la question circule déjà sur les téléphones : « Ozotala wapi ? » Où vas-tu regarder ?

Pas : qui va jouer à gauche. Pas : faut-il sortir Bakambu. Pas même : combien va-t-on gagner. D’abord, où trouver un écran allumé à trois heures du matin, une connexion qui tient, un groupe assez courageux pour lutter contre le sommeil, et un moyen de repartir lorsque le match s’achèvera, un peu avant cinq heures.

À Kinshasa, l’horaire est devenu une partie du match.

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Le post le plus utile ne donne aucun pronostic

Dans les publications suivies par la rédaction de BETO, les vidéos les plus visibles montrent l’arrivée des Léopards à Guadalajara, les mines concentrées des joueurs et les encouragements de supporters convaincus qu’un nouvel exploit est possible.

Le compte Leopard Leader Foot a publié les images de l’équipe arrivée au Mexique. Un autre compte a choisi l’humour et récolté plus de 12 000 vues avec une simple mise en scène de l’affiche Colombie-RDC. Une vidéo parlant d’une « prophétie » favorable aux Léopards a circulé auprès de plusieurs milliers d’internautes.

Mais le message le plus pratique tient en une ligne : « Le match entre la RDC et la Colombie, c’est à 03H00. » À Kinshasa, ce rappel vaut presque conseil d’organisation.

Pour voir les premières minutes, il faudra dormir tôt, ne pas dormir du tout, ou faire confiance à une alarme réglée à une heure où la main cherche souvent le bouton « répéter » avant même que l’esprit ne comprenne pourquoi le téléphone sonne.

À Victoire, le football se regarde rarement seul

Autour de la place Victoire, à Matonge, un grand match n’est jamais seulement diffusé. Il est commenté avant de commencer, rejoué pendant qu’il se déroule, puis jugé longtemps après sa fin.

Ici, les bars, terrasses et petits restaurants sont les tribunes de ceux qui n’ont pas de billet. Le voisin qui connaît les joueurs mieux que le sélectionneur s’assoit à côté de celui qui ne regarde l’équipe nationale qu’en Coupe du monde. Les paris commencent souvent avec les compositions et se terminent sur une faute que chacun a vue différemment.

Mais à trois heures, le choix d’un établissement ne peut pas se faire au dernier moment. Il faut savoir s’il restera ouvert. S’il disposera d’une source d’électricité de secours. Si le téléviseur est relié au bon bouquet. Si la rue sera encore praticable. Et surtout, comment rentrer.

Pour ceux qui viennent de loin, la fête peut devenir une attente. À cinq heures, le match sera terminé, mais les transports ne seront pas encore réguliers partout. Rester sur place jusqu’au réveil complet de la ville peut alors être plus raisonnable que chercher un véhicule dans l’obscurité.

La géographie de Kinshasa s’invite dans le football : regarder à Victoire lorsqu’on vit à Ngaliema, Masina ou Mont-Ngafula n’est pas seulement un choix d’ambiance. C’est une décision de transport.

À Bandal, la parcelle peut devenir fan-zone

Une rue du quartier de Bandal, à Kinshasa, le 7 janvier 2019. © John WESSELS/AFP

À Bandalungwa, Ngiri-Ngiri ou Kasa-Vubu, l’autre solution tient souvent dans une parcelle. Un ami a un grand écran. Un autre apporte quelques chaises en plastique. Un troisième dispose d’un générateur ou promet d’acheter du carburant. Quelqu’un se charge du café. Un autre des beignets. Les plus prévoyants arrivent avant minuit et tentent de dormir sur un canapé, une natte ou deux chaises rapprochées.

À trois heures, une maison ordinaire peut devenir un petit stade. Ce modèle présente un avantage : personne n’a besoin de traverser la ville au milieu de la nuit. Les supporters regardent près de chez eux, puis chacun rentre à pied lorsque l’aube commence à éclaircir les murs.

Il a aussi ses risques. Un groupe de supporters crie rarement à voix basse. Un but congolais peut réveiller une avenue entière. Un but colombien peut provoquer le silence le plus lourd de la nuit.

Dans les familles, les négociations ont déjà commencé : baisser le volume, ne pas déplacer les meubles, ne pas réveiller les enfants, ne pas transformer le salon en tribune permanente. Ce sont des promesses faciles à faire avant le match. Elles deviennent plus difficiles lorsque Wissa part en contre-attaque.

Lemba et Matete : dormir maintenant, travailler après

Dans les quartiers étudiants et populaires de Lemba, Matete ou Ngaba, l’équation est plus sévère. Le match commence à trois heures. Il devrait s’achever vers cinq heures. À cette heure-là, certains devront déjà se laver, s’habiller et chercher un transport pour Gombe, Limete ou la zone industrielle. D’autres auront cours. Quelques-uns auront simplement décidé que le Mondial vaut une journée de fatigue.

La nuit sera découpée en deux. Première tranche : dormir dès 21 ou 22 heures. Deuxième tranche : se réveiller vers 2 h 30, vérifier que l’électricité est là, que le signal fonctionne, que le téléphone est chargé et que personne n’a oublié l’alarme. Il n’y aura presque pas de troisième tranche. Après le match, la journée commencera.

C’est là que l’horaire transforme le supporter en stratège. Celui qui regarde dans un bar éloigné risque de perdre autant de temps sur le trajet que devant l’écran. Celui qui regarde chez lui peut gagner une heure de sommeil. Celui qui décide de ne pas dormir devra affronter le travail avec l’énergie du score. Une victoire rend la fatigue légère. Une défaite la rend beaucoup plus longue.

Dans la Tshangu, ne pas traverser Kinshasa pour un écran

À Masina, N’djili, Kimbanseke ou au-delà, la distance impose une règle simple : le lieu le plus spectaculaire n’est pas forcément le meilleur. Traverser Kinshasa à deux heures du matin pour regarder un match à l’autre bout de la capitale signifie dépendre d’un transport rare, coûteux ou incertain. Le retour, vers cinq heures, peut coïncider avec les premiers mouvements des travailleurs sans garantir pour autant un véhicule immédiat.

Pour cette nuit, l’option la plus prudente reste le quartier. La télévision du voisin, une terrasse connue, une salle paroissiale lorsqu’une diffusion a été confirmée, un petit bar accessible à pied : l’important est moins le prestige du lieu que la possibilité d’y arriver et d’en repartir sans aventure.

Au moment de la rédaction, BETO n’a identifié aucune fan-zone municipale générale ni dispositif spécial de transport annoncé pour la rencontre. Les supporters qui choisissent une diffusion collective doivent donc vérifier directement l’ouverture du lieu et organiser leur retour avant de partir. À trois heures du matin, « on trouvera bien » n’est pas un plan.

À Gombe et Ngaliema, le confort a son prix

Dans les hôtels, restaurants et bars disposant d’un service nocturne, l’écran sera probablement plus grand, l’électricité plus stable et les fauteuils plus confortables. Mais le billet de cette tranquillité ne se paie pas seulement avec une consommation. Il faut encore rejoindre le lieu, puis rentrer.

Certains choisiront de rester jusqu’au petit matin. D’autres réserveront un chauffeur. D’autres encore regarderont le match dans une chambre d’hôtel, une solution qui transforme la Coupe du monde en courte nuit de voyage sans quitter Kinshasa.

La différence entre les quartiers se mesure aussi là : tout le monde reçoit le même match, mais tout le monde ne dispose pas des mêmes conditions pour le regarder. Le Mondial rassemble. Il ne supprime ni les distances, ni les coupures de courant, ni le prix du transport.

Comment regarder sans perdre toute la journée de mercredi

La première précaution consiste à vérifier la diffusion avant de dormir. La RTNC figure parmi les diffuseurs recensés pour la RDC, tandis que New World TV et SuperSport détiennent également des droits à l’échelle de l’Afrique subsaharienne. La disponibilité exacte dépend du bouquet et de l’abonnement utilisés (liste des diffuseurs). Mieux vaut donc rechercher le canal mardi soir que découvrir à 2 h 58 que la chaîne attendue n’est pas accessible.

Le téléphone peut servir de secours, mais une diffusion vidéo consomme rapidement le forfait et la batterie. Charger l’appareil, prévoir une batterie externe et identifier une source audio de repli peut éviter de suivre la seconde période à travers les cris des voisins.

Pour ceux qui travaillent mercredi, la méthode la moins éprouvante reste simple : dîner tôt, préparer les vêtements et le sac de travail avant de dormir, se coucher vers 21 h 30, se réveiller vers 2 h 40 et regarder le match à domicile ou à proximité. Ceux qui choisissent une sortie doivent convenir du transport à l’avance ou prévoir d’attendre le matin dans un endroit sécurisé. Le match ne justifie pas un déplacement improvisé à travers la ville en pleine nuit.

Kinshasa aime les Léopards. Elle n’en devient pas moins Kinshasa à trois heures du matin.

Après le Portugal, le droit d’espérer

L’enthousiasme n’est pas seulement patriotique. Il repose sur ce que les Léopards ont montré lors de leur premier match. La RDC a tenu le Portugal en échec, 1-1, en affichant une organisation défensive solide et une capacité à se projeter rapidement. La Colombie, elle, a battu l’Ouzbékistan 3-1 et peut assurer sa qualification pour les seizièmes de finale en cas de victoire à Guadalajara. Son sélectionneur, Néstor Lorenzo, a identifié les transitions et les contre-attaques congolaises comme le danger principal (Reuters).

Sébastien Desabre n’a pas cherché à renverser les statuts en conférence de presse. « La Colombie reste bien sûr une très bonne équipe, favorite de ce match puisqu’elle est douzième au classement mondial », a déclaré le sélectionneur. « Mais on a montré, nous, qu’on était capables de faire de très bonnes choses aussi. » Il promet une rencontre différente de celle contre le Portugal : « On jouera avec nos forces et toute notre détermination sur le terrain. »

Ces mots ont trouvé une capitale prête à croire. Le nul face au Portugal a changé la nature des pronostics. Avant le tournoi, beaucoup demandaient aux Léopards de ne pas être ridicules. Désormais, certains leur demandent de battre la Colombie. L’espérance congolaise monte vite.

Kinshasa a envoyé sa statue

À Guadalajara, Michel Kuka Mboladinga, dit « Lumumba Vea », sera dans les tribunes. Costume sombre, cravate, bras levé, il reproduira pendant le match la posture de la statue de Patrice Lumumba située à l’échangeur de Limete. Après une arrivée retardée, il a rejoint le Mexique pour soutenir les Léopards face à la Colombie (Reuters).

Le symbole pourrait difficilement être plus kinois. Pendant que la capitale s’agitera devant les écrans, l’un de ses personnages les plus reconnaissables restera immobile dans un stade de Guadalajara. Autour de lui, les supporters chanteront. À Kinshasa, les voix monteront de Victoire, de Bandal, de Lemba, de Matete, de Masina et des parcelles où un écran aura réuni les voisins. Le match se jouera loin du Congo, mais il traversera la ville.

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À trois heures, Kinshasa sera encore sombre. Les avenues seront presque vides. Dans les maisons, les alarmes sonneront les unes après les autres. Des écrans bleus éclaireront les visages. Le café remplacera la bière chez ceux qui doivent travailler. Les commentaires commenceront avant même l’entrée des joueurs. Puis le ballon roulera. Et pendant environ deux heures, la capitale oubliera le sommeil.

Cet article ouvre « Jour de match », la série d’immersion de BETO consacrée au Mondial des Léopards. Prochaines escales : Goma, Mbuji-Mayi, Lubumbashi, Bruxelles-Paris et Guadalajara.

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