Société Mbasu : à Kinshasa, la maladie que l’on prend pour une malédiction, ce qu’il en est vraiment
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Mbasu : à Kinshasa, la maladie que l’on prend pour une malédiction, ce qu’il en est vraiment

Derrière un mot kikongo qui signifie « mauvais sort », une infection bien réelle. Autour d'elle, un réflexe congolais tenace : lire le malheur qui ronge un corps, ou qui abat une vedette, comme la main d'un sorcier.

Mbasu : à Kinshasa, la maladie que l’on prend pour une malédiction, ce qu’il en est vraiment
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 23 JUILLET 2026 - 00:00 WAT · 4 min de lecture

Le 8 mars 2024, dans une polyclinique de Binza Météo, à Ngaliema, un médecin venu de France ouvre une campagne de soins gratuits pour une affection que beaucoup de Kinois n’osent pas nommer à voix haute. Le docteur Jean-Paul Lembe Lembe, spécialiste des plaies, y traite le mbasu, ce mot par lequel la capitale désigne les ulcères qui rongent la peau sans jamais se refermer. Il tient d’emblée à lever un malentendu. « L’ulcère de buruli est l’un des mbasu. Le terme est important. Mbasu c’est une plaie qui ne se cicatrise pas. Mais tout n’est pas ulcère de buruli », précise-t-il.

Le vrai mbasu, celui que redoutent les familles, porte un nom savant : l’ulcère de Buruli, une infection à Mycobacterium ulcerans. Troisième mycobactériose de l’humanité après la tuberculose et la lèpre, elle commence par un nodule indolore avant de creuser les chairs. « Le Mbasu commence par un nodule, une plaque ou un œdème qui se transforme progressivement en ulcère, pouvant entraîner une destruction massive du tissu et des déformations », décrit la doctoresse Blandine Kasongo. La maladie est endémique dans le Kongo central, le Maniema, le Maï-Ndombe, le Kwilu et le Kwango, avec une cinquantaine de cas déclarés chaque année selon les autorités sanitaires. Elle se soigne : antibiotiques pendant huit semaines, chirurgie réparatrice, greffe de peau.

Dans la rue, pourtant, le mot dit tout autre chose. En kikongo, mbasu signifie « mauvais sort ». La plaie qui ne guérit pas n’est pas lue comme un accident bactérien. Elle est la trace d’un sorcier, la facture d’une faute, la vengeance d’un proche. Le malade la cache, tarde à consulter, court d’abord chez le tradipraticien. Quand il arrive à l’hôpital, la chair est déjà détruite. La croyance, ici, ne relève pas du folklore : elle tue par le retard qu’elle impose. « Le Mbasu est une maladie comme toutes les autres, elle n’est pas liée à la sorcellerie », résume la doctoresse Kasongo.

La grammaire du sort

Le mbasu n’est qu’un cas particulier d’une manière plus large de lire le monde. À Kinshasa, le malheur spectaculaire appelle une explication à sa mesure, et cette explication est rarement médicale ou sociale : elle est mystique. Ce qui vaut pour une plaie vaut pour une carrière. La ville qui voit dans un ulcère la main d’un jeteur de sort voit aussi, dans la chute d’une vedette, le prix d’un pacte.

Le milieu artistique en offre le terrain le plus fertile. Les accusations de satanisme visant des figures de la rumba reviennent périodiquement dans les médias congolais, et Jeune Afrique s’est fait l’écho, par le passé, des « obscures pratiques » prêtées au monde de la musique. Aucune n’a jamais été établie. Elles disent pourtant quelque chose de constant : le soupçon qu’une réussite éclatante se paie, tôt ou tard, d’une déchéance à sa hauteur.

Le théâtre, laboratoire du malheur

Le théâtre populaire fournit à ce récit ses figures. Comédiens adulés à l’écran, ils meurent souvent démunis. Quand Jacques Lumbu Chico, alias Pululu, s’éteint en décembre 2019, ses pairs doivent se mobiliser pour financer ses funérailles. Daddy Dikambala disparaît en février 2020 après une longue maladie. Mfutila Tambu, le populaire Delta Force, meurt à Kinshasa en août 2024, emporté par une courte maladie. Avant eux, Sans Souci et Doudou Ngafura avaient rejoint la liste des étoiles éteintes dans l’ombre.

Rien, dans ces disparitions, ne relève du surnaturel. Elles racontent une précarité documentée : celle d’artistes sans couverture sociale, aux droits d’auteur rarement perçus, dont la gloire de scène n’a jamais garanti le lit d’hôpital. En 2021, Actualité.cd s’interrogeait déjà sur le sort réservé aux artistes comédiens congolais, décrivant des vies qui s’achèvent parfois dans le dénuement et l’oubli. Le mystique prospère précisément là où le social démissionne. Faute d’assurance-maladie, il reste la malédiction.

C’est peut-être la leçon la moins commode du mbasu. La plaie que Kinshasa prend pour un sort est d’abord une maladie de pauvreté, d’eau stagnante et d’hôpitaux lointains ; la « malédiction » des artistes, une faillite de protection sociale. Nommer un sorcier permet souvent de ne pas nommer ce qui, dans les deux cas, engage une responsabilité collective. Le docteur Lembe Lembe soigne des plaies. Le reste relève d’un traitement que la médecine seule ne délivre pas.

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B
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