Pourquoi le Congo-Brazzaville annule discrètement son contrat de cession de terres au Rwanda
Face à la pression grandissante de l’opinion publique, Brazzaville a mis fin, en toute discrétion, à un contrat sensible accordant des milliers d’hectares de terres au Rwanda. Une rupture d’apparence technique… mais au parfum hautement politique, dans un contexte régional tendu entre Kinshasa et Kigali.
Pourquoi le Congo-Brazzaville annule discrètement son contrat de cession de terres au Rwanda
AFP
Le gouvernement de la République du Congo a discrètement mis fin aux accords de cession de terres conclus avec le Rwanda. L’annonce, formulée sans tambour ni trompette lors de la Quinzaine gouvernementale ce 5 juin, a été confirmée publiquement par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Thierry Moungalla, lors d’une conférence de presse ce lundi 9 juin.
« Le dossier dit des terres rwandaises est terminé. […] Le 8 décembre, n’ayant pas eu de retour positif ou cohérent des entreprises concernées, le ministre des Affaires foncières a informé les partenaires que c’était annulé », a déclaré Thierry Moungalla face à la presse.
Une annulation pour non-respect des engagements… mais pas seulement
Officiellement, cette résiliation découle de l’incapacité des partenaires rwandais à lancer les travaux dans les délais impartis – notamment avant la date butoir du 8 décembre 2024, comme le stipulait la clause contractuelle des autorisations provisoires. Le contrat, passé en 2022 sous la forme d’un bail emphytéotique d’une durée de 20 ans, avait été accordé à la société Eleveco-Congo SAS, une entreprise de droit congolais à actionnariat rwandais, notamment liée à Crystal Ventures, le puissant fonds d’investissement du Front patriotique rwandais (FPR), parti au pouvoir à Kigali.
Mais au-delà du simple aspect technique, l’annulation s’inscrit dans un contexte de forte pression de l’opinion publique congolaise. Depuis deux ans, les accords signés entre Kigali et Brazzaville – qui prévoyaient notamment l’exploitation de plus de 12 000 hectares de terres agricoles dans les départements de la Bouenza, du Pool et du Niari – ont suscité un véritable tollé dans la population. Des voix de plus en plus nombreuses s’étaient élevées contre une forme de « vente de souveraineté ».
Une affaire aux répercussions régionales
L’accord avait été signé en avril 2022, à l’occasion de la visite officielle du président rwandais Paul Kagame à Brazzaville. Huit partenariats avaient alors été scellés, dont celui relatif aux terres arables. Cette dynamique de rapprochement entre Kigali et Brazzaville n’avait pas manqué de susciter l’inquiétude de l’autre rive du fleuve. À Kinshasa, le gouvernement congolais perçoit depuis longtemps le Rwanda comme une puissance hostile, en raison de son soutien présumé au mouvement rebelle M23 dans l’est de la RDC. La perspective de voir Kigali développer des projets agricoles à quelques kilomètres seulement de la capitale congolaise avait provoqué une onde de choc dans les cercles de sécurité. « Nous ne voyons pas d’un bon œil que les Rwandais puissent acheter des terres juste en face de la ville de Kinshasa », avait déclaré le député et ancien ministre Willy Mishiky. Des rumeurs persistantes de « représailles » avaient même circulé : en octobre 2024, la RDC avait réduit sa fourniture d’électricité à Brazzaville, officiellement pour des raisons techniques, mais dans un contexte diplomatique tendu.
L’affaire des terres rwandaises avait aussi soulevé des critiques sur le manque de transparence des autorités congolaises. Aucune autorité locale n’avait confirmé avoir vu sur le terrain les représentants rwandais annoncés, et le Premier ministre Anatole Collinet Makosso avait lui-même reconnu que les autorisations données étaient précaires et conditionnées.L’autre volet du partenariat prévoyait aussi 200 millions de dollars d’investissements rwandais dans la Zone Économique Spéciale (ZES) de Maloukou, avec quatre usines promises d’ici fin 2024. Là encore, peu d’éléments concrets sont visibles sur le terrain.
🎙️ EN BREF
• Les autorisations de cession de terres à des sociétés rwandaises ont été annulées depuis décembre 2024.
• Aucune réalisation concrète n’a été initiée par les entreprises rwandaises.
• La pression populaire et les tensions régionales avec Kinshasa ont joué un rôle.
• Le gouvernement de Brazzaville parle aujourd’hui d’un dossier clôturé juridiquement.