Justice RDC : 509 détenus pour 160 places à Boma, ce que la loi de 2023 a supprimé
Justice

RDC : 509 détenus pour 160 places à Boma, ce que la loi de 2023 a supprimé

Dix-sept tuberculeux et deux morts en une semaine à la prison centrale de Boma. La loi de 2023 qui a abrogé l'ordonnance de 1965 ne fixe plus ni nombre de repas, ni norme de capacité.

Détenus rassemblés derrière les grilles d'une prison congolaise

Photo d'illustration. Détenus dans une prison congolaise. © BETO
AFP

Rédaction Kinshasa
Kinshasa - 25 AOÛT 2026 - 12:55 WAT · 7 min de lecture

La prison centrale de Boma, au Kongo-Central, compte 509 détenus pour une capacité de conception d’environ 160 places, soit plus de trois fois ce pour quoi elle a été bâtie. Dix-sept d’entre eux sont atteints de tuberculose, et deux sont morts en une semaine. L’alerte a été donnée le samedi 22 août 2026 par l’Union de développement et de restauration de la santé par des produits naturels, une organisation qui milite pour le droit à la santé des personnes privées de liberté, et une source indépendante l’a confirmée. Le directeur de la prison, joint par Radio Okapi, n’a pas souhaité commenter.

Photo d’illustration. Détenus dans une prison congolaise (Makala). © BETO

Son coordonnateur, Alain Mobuka Egbolo, désigne l’enchaînement : « Par manque d’une alimentation appropriée et en raison des mauvaises conditions d’hygiène et d’assainissement, diverses infections, notamment la tuberculose, se propagent dans les cellules de la prison ». Alain Mobuka Egbolo ajoute un second facteur, administratif celui-là : « Cette situation est également aggravée par l’insuffisance de collaboration entre les autorités sanitaires, pénitentiaires et judiciaires pour assurer le transfert des malades vers l’Hôpital général de référence de Boma ».

Le même samedi 22 août, dans la même ville, une cinquantaine d’agents pénitentiaires et de défenseurs des droits humains étaient réunis en atelier sur les abus en prison, à l’initiative de l’ONG Avocats des droits de l’homme avec l’appui de Diakonia. Un agent de santé participant, que Radio Okapi ne nomme pas, y décrivait les mêmes lieux : « Les installations hygiéniques sont en très mauvais état, il n’y a pas de lumière dans les cellules ». Le coordinateur de la Fédération congolaise des droits de l’homme et de développement, Gabriel Makiesse, résumait l’objectif : « L’objectif principal de cette formation était de permettre à chaque partie prenante de comprendre le rôle qu’elle doit jouer dans la protection des droits de toute personne détenue placée sous sa garde ». Le même jour encore, à 1 800 kilomètres de là, la société civile de Lubutu au Maniema achevait une visite d’inspection de la prison centrale et des cachots du territoire, et dénonçait une pénurie de vivres et de médicaments doublée d’une absence de subventions financières régulières.

Ce que le texte de 1965 imposait et que celui de 2023 ne dit plus

Le régime pénitentiaire congolais n’est plus régi par l’ordonnance n° 344 du 17 septembre 1965. La loi n° 23/028 du 15 juin 2023, entrée en vigueur le 15 juillet suivant, l’a expressément abrogée, dispose le Journal officiel : « Sont abrogées, l’Ordonnance n° 344 du 17 septembre 1965 ainsi que toutes dispositions antérieures contraires à la présente Loi », énonce son article 52.

La loi de 2023 pose des principes fermes. Son article 31 ne souffre aucune exception : « Aucune circonstance ne peut donner lieu à une privation de l’alimentation ou de l’accès aux soins de santé des détenus ». Son article 32 aligne le standard sur celui de la société civile : « Les détenus ont le droit de recevoir des soins de même qualité que ceux disponibles dans la société et avoir accès aux services nécessaires sans frais et sans discrimination fondée sur leur statut ». Son article 33 charge le ministre de la Santé publique d’intégrer toutes les structures sanitaires pénitentiaires dans le système de santé publique.

Le texte colonial qu’elle remplace était moins déclaratif et plus prescriptif. Son article 62 fixait une norme chiffrée : « Les détenus font trois repas par jour ». Son article 54 imposait au médecin de visiter l’établissement quotidiennement ou plusieurs fois par semaine selon la population, et son article 56 prévoyait une visite médicale journalière des malades. Son article 59 était plus précis encore sur le cas qui se présente aujourd’hui à Boma : « Un quartier spécial destiné à recevoir les détenus atteints de maladies contagieuses sera aménagé ». Son article 60 obligeait à conduire vers la formation hospitalière la plus proche le détenu que la gravité de sa maladie rendait impossible à soigner sur place.

La loi de 2023 ne reprend ni le nombre de repas, ni la périodicité des visites médicales, ni le quartier d’isolement pour contagieux. Elle ne fixe surtout aucune norme de capacité d’accueil : ni surface par détenu, ni volume, ni plafond d’occupation. Un établissement à 318 % de sa capacité de conception, comme Boma, ne viole donc aucune disposition chiffrée du droit congolais en vigueur. Les Règles Nelson Mandela adoptées par les Nations unies en 2015 disent pourtant ce que la situation appelle, à leur règle 27 : « Les détenus qui requièrent des traitements spécialisés ou soins chirurgicaux doivent être transférés vers des établissements spécialisés ou vers des hôpitaux civils ». C’est exactement le transfert que l’organisation de Boma dit ne pas obtenir.

Quatre provinces, trois exercices, la même défaillance

Ce que Boma et Lubutu documentent le même jour, d’autres provinces l’ont documenté avant elles, et le point commun n’est pas la maladie mais le financement.

À la prison de Kangbayi, à Beni, le Réseau pour les droits de l’homme comptait en mars 2026 2 032 détenus pour 250 places, dont 202 souffrant de malnutrition, et seize morts entre le 1er janvier et le 6 mars. Son coordonnateur, Muhindo Wasivinywa, en donnait la cause : « Douze mois sans appui du gouvernement central. La pharmacie et le dispensaire de cette maison carcérale ne sont pas approvisionnés en intrants ». À Butembo, un seul trimestre de subventions avait été versé entre le 1er janvier 2025 et le 25 février 2026. Sur les trois prisons de Beni, Butembo et Lubero, vingt-neuf détenus sont morts au premier trimestre 2026, sur un effectif de 3 310 dont 740 condamnés seulement. À Gungu, dans le Kwilu, la dernière subvention remontait aux derniers trimestres de 2024. À Lubutu, ce 22 août, c’est encore l’absence de subventions régulières qui est en cause.

Les repères nationaux sont anciens et rares. Le dernier total consolidé identifiable remonte à décembre 2022 : 44 536 détenus dans 142 établissements, avec une détention préventive estimée à 70 %. La prison centrale de Makala, conçue en 1957 pour 1 500 personnes, en comptait 11 404 en novembre 2025, quatorze mois après la nuit du 1er au 2 septembre 2024 où le ministre de l’Intérieur avait annoncé 129 morts.

Le gouvernement a adopté le 24 octobre 2025 un plan de réforme du système pénitentiaire couvrant l’alimentation carcérale et le désengorgement, dont ni les montants ni les échéances n’ont été rendus publics. Le budget 2026 prévoit 22,9 milliards de francs congolais d’investissement pour les maisons carcérales et les prisons, une enveloppe de bâti qui ne dit rien de la ration quotidienne.

Trois chiffres manquent pour instruire ce dossier, et leur absence est en soi un résultat. La ligne budgétaire consacrée à l’alimentation des détenus dans le budget de l’État et son taux d’exécution. La population carcérale nationale actualisée, le dernier total datant de bientôt quatre ans. Et le nombre de décès en détention enregistrés en 2025 et 2026 au niveau national, qu’aucune administration ne publie et que seules des ONG provinciales comptent, prison par prison.

Commentaires
B
Cet article respecte les principes de transparence éditoriale de BETO. En savoir plus ›
Et aussi…