Histoire du Congo 30 juin 1960 : la phrase du roi Baudouin qui poussa Lumumba à entrer dans l’histoire

30 juin 1960 : la phrase du roi Baudouin qui poussa Lumumba à entrer dans l’histoire

Le 30 juin 1960 devait être une cérémonie protocolaire marquant le transfert de pouvoir entre la Belgique et son ancienne colonie. Mais une phrase du roi Baudouin sur « l’œuvre » de Léopold II bouleversa le cours de l’événement. En quelques minutes, Patrice Lumumba transforma une célébration officielle en un acte politique qui marquera durablement l’histoire de la décolonisation.

30 juin 1960 : la phrase du roi Baudouin qui poussa Lumumba à entrer dans l’histoire
AFP

Rédaction Kinshasa
Kinshasa - 30 JUIN 2026 - 09:42 WAT · 4 min de lecture

Le Palais de la Nation, à Léopoldville (Kinshasa actuel), est rempli de chefs d’État, de diplomates et de représentants étrangers. Le monde a les yeux rivés sur le Congo, qui s’apprête à devenir un État indépendant après plus de soixante-quinze ans de domination coloniale belge. Le protocole est minutieusement établi. Trois discours sont prévus : celui du roi des Belges, celui du président Joseph Kasa-Vubu et, en principe, aucun autre. Patrice Lumumba, Premier ministre du nouvel État, n’est pas inscrit parmi les orateurs.

Lorsque le roi Baudouin prend la parole, il choisit de rendre un vibrant hommage à Léopold II, présenté comme le « génie » ayant entrepris l’œuvre qui allait conduire à la création du Congo moderne. Puis il s’adresse aux nouveaux dirigeants congolais en ces termes : « C’est à vous désormais, Messieurs, de montrer que nous avons eu raison de vous faire confiance. »

Pour une partie des responsables congolais, ces propos donnent l’impression que l’indépendance est une faveur accordée par la Belgique plutôt que l’aboutissement d’une longue lutte politique. Plus encore, l’éloge adressé à Léopold II est perçu comme une négation des violences, des humiliations et des souffrances subies sous l’État indépendant du Congo puis sous le régime colonial.

Patrice Lumumba est profondément irrité. Selon plusieurs témoignages recueillis après les faits, il estime que le discours royal passe sous silence les sacrifices consentis par les Congolais pour obtenir leur liberté et qu’il présente une vision unilatérale de la colonisation. Alors que le protocole ne lui accordait pas la parole, Lumumba décide d’intervenir. Son entourage tente de l’en dissuader, craignant un incident diplomatique. Le Premier ministre maintient néanmoins sa décision.

Son discours restera l’un des plus célèbres de l’histoire africaine. Dès les premières phrases, il répond implicitement au roi Baudouin : « Cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, aucun Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte qu’elle a été conquise. »

Contrairement au ton conciliant adopté jusque-là, Lumumba évoque les injustices de la colonisation : les discriminations, les humiliations, les violences et les inégalités imposées au peuple congolais. Il rappelle que l’indépendance n’est pas un don, mais le fruit d’un combat politique mené par les Congolais eux-mêmes.

L’effet est immédiat. Dans la salle, le malaise est palpable. Les officiels belges sont surpris. Certains diplomates étrangers comprennent qu’ils assistent à un moment historique dépassant largement le cadre d’une cérémonie d’indépendance. La presse internationale s’empare rapidement de ce face-à-face inédit entre l’ancien pouvoir colonial et le nouveau dirigeant congolais.

Soixante-six ans plus tard, les historiens s’accordent à considérer que ce n’est pas seulement une phrase qui a provoqué la réaction de Lumumba. Elle a agi comme un déclencheur. Derrière ces mots se jouaient deux lectures opposées de l’histoire : pour la Belgique, l’indépendance apparaissait comme l’aboutissement d’une mission civilisatrice ; pour Lumumba, elle consacrait avant tout la victoire d’un peuple sur un système colonial.

Le 30 juin 1960 restera ainsi dans les mémoires non seulement comme le jour de l’indépendance du Congo, mais aussi comme celui où un discours improvisé changea le récit officiel de la décolonisation. En répondant publiquement au roi Baudouin, Patrice Lumumba fit entrer la voix des Congolais dans l’histoire mondiale et transforma une cérémonie protocolaire en un symbole universel de la conquête de la liberté.

Odon Bakumba

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