Société Bukavu : trois incendies en quatre jours, et une question sans réponse sur les moyens de secours
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Bukavu : trois incendies en quatre jours, et une question sans réponse sur les moyens de secours

Entre le jeudi 20 et le dimanche 23 août 2026, trois incendies ont frappé les communes de Kadutu et d'Ibanda, à Bukavu. Sur le dernier, deux médias donnent deux versions du secours : Le Souverain Libre écrit qu'il n'y avait pas de véhicule anti-incendie, La Prunelle RDC que le véhicule est arrivé tard. En février, deux camions étaient intervenus sur un sinistre, dont un dépêché par une entreprise privée.

Bukavu : trois incendies en quatre jours, et une question sans réponse sur les moyens de secours
AFP

Litsani Choukran
Kinshasa - 25 AOÛT 2026 - 20:31 WAT · 10 min de lecture

Le jeudi 20 août 2026, vers 3 heures du matin, un immeuble de l’avenue Georges de Four, quartier Nkafu, commune de Kadutu, a pris feu. Cinq personnes d’une même famille y ont trouvé la mort : le couple Matumwabirhi Elias et Denise Mambo, les deux petites sœurs de Denise et une jeune fille en vacances chez eux. Quatre d’entre elles ont été conduites en état critique à l’Hôpital général de référence de Bukavu, où elles ont succombé ; le mari était déjà mort sur place. « J’ai entendu la voix du mari qui a perdu la vie me demandant de sortir de la maison pour essayer de me sauver et de le sauver s’il y avait moyen. J’ai sorti, mais malheureusement c’était trop tard parce que les portes étaient déjà bloquées », raconte à La Prunelle RDC Lwaboshi Patient, rescapé qui résidait avec son épouse dans le bâtiment.

Deux nuits plus tard, du samedi 22 au dimanche 23 août, un feu s’est déclaré, vers 19 heures selon Le Souverain Libre, avenue Ikanga, à Nyalukemba, commune d’Ibanda. Trois personnes y sont mortes, selon le Noyau communal d’Ibanda de la Société civile Forces Vives du Sud-Kivu. Le Souverain Libre précise qu’il s’agit de trois enfants d’une même famille ; La Prunelle RDC, qui cite la même source, écrit seulement trois personnes. Obedi Manvu, membre du Noyau communal, y a perdu l’ensemble de ses biens.

Le dimanche 23 août vers 11 heures, pendant que des habitants étaient à l’église, un troisième feu partait à Nkafu. La Prunelle RDC le situe avenue Hôpital Général B, Le Souverain Libre avenue Hôpital Général de Référence de Bukavu. Les flammes ont progressé jusqu’au groupe scolaire de Karhale. Le bilan matériel diverge lui aussi : plusieurs dizaines de maisons pour La Prunelle RDC, une centaine pour Le Souverain Libre. Aucune perte en vie humaine n’a été signalée dans l’immédiat. « C’est là où se trouve notre église, j’y étais, on m’a dit que l’incendie se produisait et c’est après que j’ai vite pris le tricycle mais en arrivant, j’ai constaté que ma maison était complètement incendiée. Nous n’avons rien sauvé, nous sommes désormais à la belle étoile », témoigne Marceline M’Bujiriri, sinistrée de l’incendie de Nkafu, mère de plus de cinq enfants. « Je lessivais à la maison et pendant la lessive, j’ai vu que la maison de notre voisine prenait feu. On l’a alertée pendant qu’elle se trouvait dans l’église, elle a cru que c’était une blague. J’ai pu sauver quelques habits mais je demanderai aux autorités de nous venir en aide avant la rentrée scolaire », ajoute Elvis, un jeune sinistré dont la source ne donne que le prénom. Certains habitants évoquent un brasero utilisé pour préparer des haricots ; l’origine du feu n’est pas établie.

Sur la période, le Noyau communal d’Ibanda tient un décompte : sept décès liés aux incendies entre le 27 juillet et le 23 août 2026 dans la seule commune d’Ibanda, pour les quartiers Ndendere, Nyalukemba et Panzi, selon son président Murhula Machumbiko. Les trois morts de Nyalukemba surviennent dans cette fenêtre et dans l’un de ces quartiers : ils sont compris dans ce total. Les cinq morts du 20 août relèvent, eux, de la commune de Kadutu, que ce décompte ne couvre pas. Ces décomptes ne portent ni sur les mêmes périodes ni sur les mêmes communes et ne s’additionnent pas. Aucun bilan consolidé pour l’ensemble de la ville n’a été publié.

Deux versions sur le véhicule, sur le même sinistre

Sur les causes de la propagation à Nkafu, les récits divergent, et cette divergence porte sur le cœur du problème. Le Souverain Libre écrit que le feu s’est étendu faute de véhicule anti-incendie et d’une quantité suffisante d’eau. La Prunelle RDC, dont le reporter était sur place, retient trois facteurs : le vent venu du lac Kivu, l’insuffisance d’eau, et l’arrivée tardive du véhicule anti-incendie, qui aurait aussi eu du mal à accéder au lieu du sinistre.

L’état exact du dispositif anti-incendie de Bukavu n’est pas documenté publiquement. Le point de départ documenté remonte au 1er octobre 2020, quand la MONUSCO a remis au gouverneur du Sud-Kivu un lot d’environ 2 500 000 dollars au titre de trois Projets à impact rapide, comprenant un camion anti-incendie pour la mairie de Bukavu, un canot rapide pour la police et deux véhicules tout terrain. Le communiqué décrit l’état des lieux d’alors : la lutte contre les incendies dans les trois communes de la ville reposait jusque-là sur un seul camion à faible capacité, et une centaine de personnes étaient mortes en deux ans. Le gouverneur d’alors, Théo Ngwabidje, y disait attendre de ce matériel « de faire face aux incendies récurrents dans la ville de Bukavu, d’endiguer la fraude sur le Lac, de bien promouvoir la protection des civils et, enfin, de maintenir la paix dans la province du Sud-Kivu ».

En février 2021, un véhicule anti-incendie de la mairie s’est renversé sur une maison d’habitation de l’avenue Semuliki, à Ibanda, alors qu’il se dirigeait vers un incendie. Un pompier est mort. Labeur Info écrit qu’il s’agissait alors du seul engin dont disposait la ville. Aucune source publique ne dit si c’était le camion remis par la MONUSCO. « Les autorités gouvernementales doivent me payer et me dédommager. Ce lourd camion appartient à l’Etat », déclarait au Souverain Libre le propriétaire de la maison, Musege dit Mapamboli. Il a fallu attendre le 2 septembre 2021, après quatorze jours de travaux menés par des experts rwandais engagés par la mairie, pour que l’engin soit dégagé, présenté au maire intérimaire, puis conduit au garage. En août 2021, la société civile alertait que cela faisait des mois que la ville n’avait pas de véhicule anti-incendie. « L’autorité fait l’inaction pour que ce véhicule à l’endroit où ça se trouve aujourd’hui. La population ne sait pas à quel saint se vouer quand il y a incendie et ce qui fait à ce que beaucoup des maisons soient ravagées par le feu, nous appelons la conscience des autorités au niveau urbain, au niveau de la province de tout faire pour que le véhicule anti-incendie soit disponible au niveau de la ville, il faut qu’elles fournissent d’autres efforts pour acheter un autre véhicule sinon le feu risque d’emballer la ville de Bukavu », déclarait alors Jackson Kalimba, président d’une structure de la société civile, au groupe de presse La République.

Le 24 février 2026, sur l’incendie de l’avenue Albert Kayabu, deux camions anti-incendie ont été mobilisés : l’un dépêché par la Pharmakina, entreprise privée de Bukavu, l’autre par la commune d’Ibanda. Fin juillet 2026, à Panzi, trois enfants sont morts dans un incendie et des témoins ont affirmé qu’aucun véhicule n’était intervenu, alors même, écrit Kivu-Avenir, que la ville dispose d’engins destinés à ce type d’urgence. Ces décès entrent dans la période et dans l’un des quartiers couverts par le décompte du Noyau communal d’Ibanda.

Une ville bâtie pour 300 000 personnes, hors du suivi humanitaire international

Les seuls décomptes disponibles émanent d’organisations locales. Aucun bilan de l’administration n’a été rendu public. Le Parlement citoyen pour la démocratie et la bonne gouvernance, Baraza La Raiya, compte plus de 1 857 maisons et quatre unités de production artisanale détruites par le feu à Bukavu et dans certains territoires du Sud-Kivu entre 2024 et août 2026, affectant plus de 15 000 personnes. Ces ordres de grandeur viennent de sa lettre ouverte du 17 août, rapportée par Kivu-Avenir. Radio Okapi, qui cite le rapport de situation de la même structure, retient au moins 1 500 maisons brûlées dans la seule ville depuis février 2025, et plus de 10 000 victimes sans assistance humanitaire, réparties dans plus de 1 900 ménages. « En attendant les mobilisations de l’éducation civique que nous sommes en train d’engager, avec d’autres acteurs et intervenants sociaux de la ville de Bukavu et des radios communautaires, pour sensibiliser la population sur les mécanismes de prévention des incendies, nous commençons par appeler le Gouvernement congolais à tirer sa conscience sur le fait que sa population à Bukavu est en train de mourir de cette misère, de cette catastrophe », a déclaré à Radio Okapi Romuald Lwamba, responsable de l’enquête du PCDBG.

L’été a été continu. Le 3 juillet, avenue Camp TV Wesha à Nkafu, deux maisons ont été réduites en cendres et une troisième démolie pour couper la propagation. À la mi-juillet, une dizaine de maisons ont brûlé avenue Albert Kayabu. Le 13 août au soir, avenue Industrielle, le centre de la Confédération du monde de l’artisanat a perdu 64 ateliers, privant près de 300 artisans d’espace de travail ; c’était le quatrième incendie du site depuis 2018. « Nous avons tout perdu. Nos ateliers sont entièrement calcinés. Nous encadrons des enfants en situation de rue, des filles, des femmes et plusieurs autres catégories de personnes vulnérables. Nous demandons aux autorités provinciales et nationales de nous venir en aide. Beaucoup de familles risquent de se retrouver dans une situation très critique et les moyens de subsistance deviendront difficiles. Nous avons besoin d’un appui financier et matériel pour relancer nos activités », y déclarait Bwami Dieudonné, responsable de la CMA. Le 17 août, à Panzi, le corps sans vie d’un enfant a été retrouvé dans les décombres d’un autre sinistre, dans la période et le quartier que couvre le décompte du Noyau communal d’Ibanda.

La forme de la ville explique une part de la propagation. Le rapport de ville consacré à Bukavu par l’African Cities Research Consortium rappelle que l’agglomération a été construite pour 300 000 habitants et que ce chiffre a quadruplé sans mise en œuvre d’une stratégie d’aménagement efficace, sur une superficie de 58,26 kilomètres carrés qui ne s’est pas significativement étendue depuis 1960. Le même travail situe à 89,7 % la part de la population urbaine vivant sous le seuil de pauvreté, contre 87 % pour le Sud-Kivu et 66 % en moyenne nationale.

Ces incendies n’apparaissent pas davantage dans le suivi humanitaire international. Le rapport de situation d’OCHA sur le Sud-Kivu daté du 24 mars 2026, qui dénombre 1,25 million de déplacés internes dans la province au 28 février, ne mentionne aucun incendie urbain à Bukavu.

Les réponses viennent, pour l’heure, du quartier. Les 20 et 21 juillet 2026, 60 relais communautaires ont été formés à la prévention des incendies dans la zone de santé d’Ibanda par l’ONG AFEDEM avec l’appui de Start Network. Au quartier Nkafu, son secrétaire administratif Prince Birindwa appelait déjà début juillet, dans FreeMedia RDC, les habitants et les autorités. « Nous tenons à sensibiliser la population à bien entretenir les installations électriques, à conserver les produits inflammables loin des habitations. Nous appelons également les mamans à bien surveiller la cuisson des repas et à ne pas laisser les enfants cuisiner en leur absence », déclarait-il, avant de demander « aux autorités de prendre des mesures idoines pour barrer la route à ce fléau qui frappe régulièrement la population de Bukavu pendant la saison sèche ». La cheffe du quartier Nkafu, Didienne Mwati, demande pour sa part à la SNEL de renforcer le contrôle et le suivi des installations électriques.

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