Mobutu 1965 : le coup d’État
Le 24 novembre 1965, le colonel devenu général Joseph-Désiré Mobutu prend le pouvoir au Congo.
Le 24 novembre 1965, le colonel devenu général Joseph-Désiré Mobutu prend le pouvoir au Congo. Cette fois, il ne « neutralise » plus, comme en 1960. Il s’installe. Le haut commandement de l’armée annonce qu’il assume la direction du pays pour cinq ans, le temps, dit-on alors, de remettre de l’ordre. Ces cinq ans en deviendront trente-deux. La Première République, née dans la fête de 1960 et déchirée par cinq années de crises, s’achève sans un coup de feu, balayée par l’homme que les institutions civiles avaient laissé prospérer à force de se neutraliser entre elles.
Pour comprendre la facilité de ce coup, il faut se souvenir de l’épuisement du pays. Depuis l’indépendance, le Congo a connu la sécession du Katanga, l’assassinat de Lumumba, les rébellions de 1964, une succession de gouvernements et un conflit permanent entre le président Kasa-Vubu et ses Premiers ministres. À l’automne 1965, une nouvelle querelle au sommet, entre le chef de l’État et son Premier ministre d’alors, ouvre une fois encore la porte à l’arbitrage de l’armée. Mobutu, qui contrôle la force et qui a appris en 1960 le prix de la patience, la franchit pour ne plus reculer.
Le nouveau maître du pays se présente en homme de l’ordre et de l’unité, contre la division des politiciens. Le message porte, au début, dans une population lasse du chaos. Mobutu concentre rapidement les pouvoirs, écarte les rivaux, et entreprend de bâtir un régime à sa main. Dans les années qui suivent viendront le parti unique, la doctrine de l’authenticité, la personnalisation totale du pouvoir, que cette série raconte à part. Mais tout part de ce 24 novembre, où le Congo échange la confusion démocratique contre la stabilité d’un seul homme, sans mesurer encore ce que coûtera l’échange.
Car la stabilité a un prix, et le pays le paiera longtemps. Le régime qui s’installe en 1965 va museler l’opposition, faire de l’État un instrument personnel, et confondre peu à peu les caisses publiques avec celles du chef. Ce qui se présente comme un sursaut national deviendra, au fil des décennies, l’un des symboles mondiaux du pouvoir autoritaire et de la prédation. Mais il serait malhonnête de relire 1965 seulement à la lumière de sa fin. Sur le moment, beaucoup de Congolais ont vu dans ce coup la promesse d’en finir avec une indépendance qui n’avait apporté que des déchirures.
C’est tout le paradoxe que cette histoire doit tenir. Le coup de 1965 répond à un désordre réel, celui d’une Première République qui n’a jamais trouvé son équilibre. Mais il y répond par la pire des solutions durables, la confiscation du pouvoir par la force, érigée en système. Le Congo apprend cette année-là une leçon qu’il n’a pas fini de méditer : qu’un État faible appelle l’homme fort, et qu’un homme fort, une fois installé, ne rend pas facilement ce qu’il a pris.
Soixante-six ans après l’indépendance, la question posée par le 24 novembre 1965 reste d’une actualité brûlante. Comment sortir durablement du cycle où l’instabilité institutionnelle sert de justification à la concentration du pouvoir ? La première alternance pacifique de 2018, que cette série raconte plus loin, a montré qu’un autre chemin était possible. Mais elle a aussi montré combien il est étroit. Mobutu 1965 n’est pas seulement une date d’histoire. C’est l’avertissement permanent d’un pays qui sait, pour l’avoir vécu, ce qu’il en coûte de confier les clés à un seul homme.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.
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