La diaspora culturelle
Une partie de la culture congolaise ne se crée pas au Congo. Elle se crée à Paris, Bruxelles, Montréal. La diaspora culturelle est l'un des prolongements les plus dynamiques du génie congolais.
Une partie de la culture congolaise ne se crée pas au Congo. Elle se crée à Paris, à Bruxelles, à Montréal, à Londres, partout où la diaspora s’est installée. Des musiciens, des écrivains, des artistes, des créateurs de mode, des cinéastes congolais font rayonner le pays depuis l’étranger, parfois plus visibles là-bas que chez eux. La diaspora culturelle est l’un des prolongements les plus dynamiques de la créativité congolaise, et son histoire dit autant la richesse du pays que les raisons qui ont poussé tant de ses talents à le quitter.
L’exil culturel congolais est ancien. Dès l’âge d’or de la rumba, Paris est devenue une capitale en exil de la musique congolaise, lieu d’enregistrement, de concert, de rencontre. Les difficultés économiques, le manque d’infrastructures, l’instabilité politique, la répression parfois, ont poussé des générations d’artistes à chercher ailleurs les moyens de créer et de vivre de leur art. La diaspora n’est pas seulement un fait économique, c’est un fait culturel : une partie de l’âme créative du pays s’est déployée hors de ses frontières, faute de pouvoir le faire chez elle.
Cette diaspora a produit des œuvres remarquables et porté le nom du Congo très loin. Des artistes nés ou formés au pays, mais épanouis à l’étranger, ont conquis des publics internationaux, remporté des prix, imposé une esthétique congolaise dans la musique, la littérature, les arts visuels, la danse. Ils sont des ambassadeurs, des passeurs, qui maintiennent vivant un lien entre le Congo et le monde. Pour beaucoup de Congolais restés au pays, ces réussites de la diaspora sont une fierté, la preuve que le talent national peut briller partout.
Mais la diaspora culturelle entretient un rapport complexe avec la mère patrie. Il y a la nostalgie, le lien jamais coupé, l’envie de revenir, de transmettre, d’investir. Et il y a aussi les tensions, les débats, parfois les déchirements, notamment quand l’art rencontre la politique. Une partie de la diaspora est très engagée dans les affaires du pays, et ses prises de position, ses mobilisations, peuvent rejaillir sur les artistes, sommés de choisir, applaudis ou contestés selon leurs positions. Le créateur congolais de l’étranger n’est jamais tout à fait libre du regard et des attentes de sa communauté, ni des passions politiques qui la traversent.
Le grand enjeu, pour l’avenir, est celui de la circulation et du retour. Comment faire en sorte que cette créativité de la diaspora bénéficie aussi au pays, que les talents partis irriguent la scène locale, que les œuvres créées ailleurs soient vues, lues, entendues chez soi ? Comment retenir, demain, une part des créateurs plutôt que de les voir tous partir ? Construire des ponts entre le Congo et sa diaspora culturelle, faciliter les allers-retours, les collaborations, les investissements, serait une manière de réparer en partie la fuite des talents et d’enrichir la création nationale.
Soixante-six ans après l’indépendance, la diaspora culturelle illustre une vérité douce-amère. Douce, parce qu’elle prouve que le génie congolais s’exporte et triomphe partout dans le monde. Amère, parce qu’elle rappelle que ce génie a souvent dû s’exiler pour s’épanouir. Le Congo de l’extérieur chante, écrit, peint, danse, et fait honneur au pays. L’enjeu de demain est que le Congo de l’intérieur offre enfin à ses créateurs des raisons de rester, ou de revenir. Ce jour-là, la diaspora ne sera plus seulement le signe d’un manque, mais celui d’un pays assez fort pour rayonner par les deux bouts, chez lui et dans le monde.
Cet article fait partie de « Congo 66 », la série de BETO consacrée aux histoires qui racontent la RDC depuis l’indépendance. Politique, économie, culture, société : BETO revient sur les récits, les ruptures et les héritages qui continuent de façonner le pays.