Frontière saoudo-yéménite : un «corridor sanglant» où les migrants risquent tout
De nouveaux éléments viennent alourdir le dossier déjà accablant des violences subies par les migrants empruntant la route dite du «corridor oriental», reliant l’Éthiopie à l’Arabie saoudite via le Yémen. Témoignages, rapports d’ONG et données migratoires convergent pour décrire une crise humanitaire persistante, marquée par des violations graves et répétées des droits humains. Les récits
Frontière saoudo-yéménite : un «corridor sanglant» où les migrants risquent tout
AFP
De nouveaux éléments viennent alourdir le dossier déjà accablant des violences subies par les migrants empruntant la route dite du «corridor oriental», reliant l’Éthiopie à l’Arabie saoudite via le Yémen. Témoignages, rapports d’ONG et données migratoires convergent pour décrire une crise humanitaire persistante, marquée par des violations graves et répétées des droits humains.
Les récits des survivants continuent de révéler l’ampleur des violences. À la frontière saoudo-yéménite, des migrants affirment avoir été pris pour cibles par des tirs d’armes lourdes, notamment des mitrailleuses et parfois de l’artillerie, alors même qu’ils traversaient des zones escarpées.
Certains témoignages évoquent des scènes d’une brutalité extrême : des migrants contraints de commettre des actes sexuels sous la menace, d’autres exécutés pour avoir refusé d’obéir. Dans un cas rapporté, un homme aurait été abattu pour avoir refusé de violer deux jeunes filles, tandis qu’un adolescent aurait été forcé de le faire.
Les survivants décrivent également une pratique glaçante : des migrants sommés de désigner eux-mêmes la partie de leur corps où ils seraient abattus avant d’être exécutés à bout portant.
Des preuves jugées crédibles
Des organisations internationales, notamment Human Rights Watch, estiment que ces abus pourraient constituer des crimes contre l’humanité. Leur rapport met en évidence un schéma de violences « large et systématique » ayant causé la mort de centaines, voire de milliers de migrants entre 2022 et 2023.
Ces conclusions s’appuient sur des entretiens, des images satellites et des analyses balistiques. Malgré la gravité des accusations, aucune enquête internationale indépendante n’a encore été menée à grande échelle pour établir les responsabilités.
Une route migratoire de plus en plus fréquentée
Le «corridor oriental» reste aujourd’hui l’un des axes migratoires les plus actifs au monde. Selon Organisation internationale pour les migrations, près de 100 000 migrants ont atteint les côtes yéménites en une seule année récente, soit une hausse significative.
Cette augmentation s’explique notamment par la fermeture progressive d’autres routes migratoires, en particulier celle reliant l’Afrique du Nord à l’Europe via la Libye, devenue plus difficile en raison des conflits et du renforcement des contrôles.
Avant même d’atteindre la frontière saoudienne, les migrants tombent souvent entre les mains de réseaux criminels. Les passeurs, parfois liés à des groupes armés opérant au Yémen, exploitent leur vulnérabilité.
Les migrants incapables de payer sont détenus dans des camps informels, où ils subissent des tortures destinées à extorquer de l’argent à leurs familles. Les violences sexuelles y sont fréquentes, notamment contre les femmes et les mineurs.
Certains témoignages font également état de ventes de migrants entre groupes de trafiquants, assimilables à des formes contemporaines d’esclavage.
Le Yémen, un pays de transit en guerre
Le passage par le Yémen aggrave encore les risques. En proie à un conflit armé prolongé, le pays est fragmenté entre plusieurs forces rivales, rendant toute protection des migrants quasi inexistante.
Dans certaines zones, des migrants ont été contraints de sauter de leurs embarcations avant d’atteindre la côte, provoquant la noyade de dizaines d’entre eux. D’autres meurent faute de soins médicaux ou d’accès à l’eau potable.
Aux États-Unis, la représentante Sara Jacobs a dénoncé des faits « répugnants », appelant à une réaction ferme et à une responsabilisation des autorités saoudiennes.
Cependant, les enjeux géopolitiques et économiques, notamment les relations stratégiques entre Riyad et ses partenaires occidentaux, compliquent l’émergence de sanctions ou d’actions concrètes.
Des expulsions massives et une précarité persistante
L’Arabie saoudite accueille environ 750 000 migrants éthiopiens, dont une grande partie en situation irrégulière. Ces dernières années, les autorités ont intensifié les campagnes d’arrestations et d’expulsions.
Des dizaines de milliers de migrants ont ainsi été renvoyés vers l’Éthiopie, souvent sans garantie de sécurité ni accompagnement humanitaire. Ceux qui restent vivent dans la clandestinité, exposés à l’exploitation dans des secteurs précaires comme la construction, l’agriculture ou le travail domestique.
Des centres de détention dénoncés
Les conditions dans certains centres de détention, notamment à Riyad, suscitent de vives inquiétudes. Des migrants y sont détenus dans des espaces surpeuplés, parfois jusqu’à 300 ou 350 personnes par pièce.
Privés de lits, ils dorment sur des couvertures sales, souvent à tour de rôle. Des témoignages font état de passages à tabac à l’aide de barres métalliques, de privations alimentaires et de décès en détention.
Un drame humanitaire largement ignoré
Malgré l’ampleur des violations, le «corridor sanglant» reste peu médiatisé à l’échelle mondiale. Pourtant, il s’agit de l’un des itinéraires migratoires les plus meurtriers et les moins documentés.
Entre désespoir et espoir d’une vie meilleure, des milliers de migrants continuent de s’y engager chaque année. Leur tragédie met en lumière les limites des politiques migratoires actuelles et l’urgence d’une réponse internationale coordonnée pour protéger les populations les plus vulnérables.
Rédaction