Kivu ou le fléau des Nibelungen : chronique d’un trésor sans héritiers
Au cœur de l’Est congolais, le Kivu incarne une tragédie moderne aux accents mythologiques. Riche de minerais rares mais ravagé par les conflits, il rappelle le destin funeste du trésor des Nibelungen — un or si convoité qu’il consume ceux qui le possèdent. Dans cette fresque aux échos littéraires, Litsani Choukran explore les racines humaines d’une malédiction bien réelle, nourrie par la cupidité des élites, les rivalités armées, et l’incapacité à partager équitablement un héritage national.
Kivu ou le fléau des Nibelungen : chronique d’un trésor sans héritiers
AFP
Il est, aux confins d’un continent aux plaies ouvertes, une contrée d’une beauté déconcertante, au coeur de forêts anciennes et ceinte de montagnes aux reins fertiles. Là, dans les tréfonds telluriques du Kivu, sommeille un trésor dont la valeur défie toute estimation humaine. Mais comme dans les contes des peuples anciens, ce trésor ne bénit pas. Il corrompt, divise, consume. Il n’engendre ni empire durable, ni prospérité partagée, mais cendres, haines et règnes éphémères.
Car ce n’est pas un trésor ordinaire que recèle le Kivu. Il est le reflet contemporain de l’or des Nibelungen, ce butin mythique de la Germanie médiévale, fruit d’un meurtre inaugural et objet d’un sortilège funeste. Quiconque posait la main sur l’anneau des Nibelungen, croyant s’approprier la puissance divine, héritait en réalité d’une malédiction implacable : celle de périr par sa propre convoitise, ou par la lame d’un rival animé du même désir absolu.
Un sol opulent, un peuple martyrisé. Les flancs du Kivu regorgent d’or, de coltan, de cassitérite et de pierres précieuses dont les noms résonnent dans les salles d’enchères de Londres et les fonderies de Dubaï. De cette opulence souterraine, l’on pourrait espérer des universités, des hôpitaux, des routes pavées et des printemps de progrès. Mais il n’en est rien. Le Kivu est riche à en mourir. Son abondance est sa croix. Et son peuple, comme les héros damnés de la saga des Nibelungen, est pris au piège d’un trésor qu’il n’a jamais possédé, mais dont il paie, siècle après siècle, le tribut sanglant.
Ce n’est pas la terre qui est maudite — c’est l’usage que les hommes en font. Dans la légende germanique, l’anneau maudit ne tuait pas de sa propre volonté, mais parce qu’il suscitait des passions que nul homme ne pouvait contenir. L’avidité, la jalousie, l’obsession du pouvoir absolu. Le Congo contemporain n’échappe point à cette logique fatale. Les veines du Kivu, comme celles d’un dragon éventré, exhalent des fièvres de convoitise auxquelles ni les puissances étrangères, ni les héritiers du pouvoir congolais n’ont su résister.
Rois d’un jour, rebelles du lendemain. Ainsi va le cycle tragique des hommes d’État congolais. Tout écarté du pouvoir devient fauteur de guerre. Tout promu à la magistrature s’enferme dans la solitude des trônes cadenassés. Le sabre succède au sceptre, et le sceptre revient au sabre, dans un ballet macabre où chaque génération rejoue, à sa manière, la pièce sanglante des Nibelungen.
Le parcours de Laurent-Désiré Kabila, jadis libérateur puis trahi par ceux-là mêmes qui l’avaient hissé, illustre ce théâtre cruel. Entré à Kinshasa en conquérant, il se retourne bien vite contre ses alliés d’hier, devenus ennemis d’aujourd’hui, car trop enclins à réclamer leur part du trésor. Une guerre succède à l’autre, non point pour l’idée, mais pour le droit d’accès à la manne minérale.
Son fils, Joseph Kabila, tentera de pacifier en partageant le pouvoir avec les chefs de guerre d’hier — promus généraux, ministres, députés. Mais cette pax minera n’est qu’une trêve de façade. Chassés du banquet, d’autres enfilent à nouveau le treillis, réarment leurs milices, et redescendent des montagnes comme les dragons qu’on croyait vaincus. Le M23, fils dévoyé du CNDP, lui-même fils du RCD, renaît tel un phénix vengeur, chaque fois qu’un seigneur d’antan se voit privé de rentes. Aujourd’hui, le même Kabila se cache parmi eux, cherchant maladroitement à recuperer son pouvoir confié à Tshisekedi.
Une malédiction façonnée par la main des hommes. Dans cette tragédie cyclique, ce n’est pas le sol qui tue, mais l’idée qu’on s’en fait. Car au Congo, le pouvoir n’est pas une charge, c’est un butin. Et tant qu’il sera conçu comme la clé d’un coffre-fort sans serrure collective, la malédiction persistera. La malédiction du Kivu ne relève ni de la mythologie, ni de la fatalité historique. Elle naît du refus de justice. Elle grandit dans le silence complice de ceux qui savent, mais ne disent rien. Elle prospère grâce à la cécité volontaire des partenaires étrangers, ravis de traiter avec qui leur garantit l’accès à la mine, fût-ce au prix de milliers de cadavres oubliés. C’est cette cupidité orgueilleuse, exclusive, que l’anneau des Nibelungen symbolisait. Et c’est elle, encore aujourd’hui, qui transforme les promesses du Kivu en deuils infinis. L’or du Congo n’est pas un trésor. Il est l’épreuve morale d’un peuple et de ses élites.
Rompre le sortilège. Pourtant, toute malédiction, même littéraire, contient en germe la possibilité de sa rupture. Dans la légende, c’est le geste de Brünnhilde — renonçant à l’anneau, sacrifiant le pouvoir pour la paix — qui met fin au cycle de mort. Au Congo, le sursaut salvateur ne viendra ni des puissances extérieures, ni des armes de demain. Il viendra du renoncement volontaire des élites à confondre richesse publique et privilège personnel.
Briser le sortilège, c’est accepter que le pouvoir soit un bien temporaire, partagé, surveillé. C’est inscrire dans la gouvernance une éthique du commun. C’est cesser de regarder le Kivu comme un butin, pour enfin le voir comme une promesse de nation.
L’épopée reste à écrire. Le Congo a suffisamment versé de sang pour apprendre que la richesse sans justice est un poison. Que le pouvoir sans partage n’est qu’un précipice. Le Kivu peut cesser d’être le théâtre d’une épopée tragique. Il peut devenir l’acte inaugural d’un récit nouveau, où l’or nourrit les écoles, le coltan éclaire les hôpitaux, et les pierres précieuses bâtissent l’avenir — non plus des seigneurs de guerre, mais des enfants du pays. Mais pour cela, encore faut-il que les héritiers du trésor abandonnent la logique des dragons. Qu’ils ouvrent leurs mains fermées. Et qu’ils consentent à léguer, plutôt qu’à confisquer. Car au fond, la véritable malédiction, dans toute légende, ne frappe pas ceux qui possèdent. Elle frappe ceux qui refusent de transmettre.
Litsani Choukran,
Le Fondé.
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