Washington veut démanteler la CPI : pourquoi cela inquiète les victimes de l’Est congolais
Washington veut démanteler la CPI : pourquoi cela inquiète les victimes de l’Est congolais
AFP
C’est un message posté depuis Kigali qui a relancé le débat. L’ambassade des États-Unis au Rwanda a relayé, cette semaine, la campagne lancée par le secrétaire d’État Marco Rubio contre la Cour pénale internationale, présentée comme une menace pour la souveraineté américaine. Selon le média rwandais Igihe, qui rapporte l’échange, l’ancien responsable américain Cameron Hudson a jugé la sortie « discordante » venant précisément de la capitale rwandaise. Pour la République démocratique du Congo, l’affaire n’a rien d’anecdotique, car la CPI est aujourd’hui la seule juridiction internationale active sur les crimes commis dans l’Est du pays.
La campagne américaine est engagée depuis des mois. En février 2025, Donald Trump a signé un décret autorisant des sanctions contre les responsables de la Cour, et le Trésor a inscrit le procureur Karim Khan sur sa liste noire. Le 13 juillet 2026, Marco Rubio est allé plus loin dans une tribune au Wall Street Journal, promettant de « démanteler la CPI, brique par brique, s’il le faut ». L’offensive, dénoncée comme une escalade par la Fédération internationale pour les droits humains, vise d’abord les mandats d’arrêt émis par la Cour contre des dirigeants israéliens sur la guerre à Gaza, mais ses effets dépassent ce seul dossier.
C’est là que le Congo entre en jeu. La RDC est l’un des pays fondateurs de l’activité de la Cour, saisie dès 2004. La CPI y a prononcé ses premières condamnations, dont celle de Bosco Ntaganda, ancien chef de guerre en Ituri, puni de trente ans de prison en 2019, la peine la plus lourde de son histoire. En mai 2023, Kinshasa a déposé un nouveau renvoi visant les crimes commis au Nord-Kivu depuis 2022, en pointant le M23 et l’armée rwandaise. En octobre 2024, le procureur Khan a annoncé la relance de ses enquêtes sur cette région, précisant qu’elles porteraient sur tous les acteurs du conflit, sans en cibler un seul.
C’est ce recours que la campagne américaine menace d’affaiblir, estiment des voix de la société civile congolaise. « Le M23 et les autres groupes armés comme les ADF, présents au Nord-Kivu depuis de nombreuses années, devraient aussi faire l’objet d’enquêtes du procureur de la CPI », plaidait en 2024 Jean-Claude Katende, président de l’Association africaine de défense des droits de l’homme. Pour ces organisations, la Cour reste le seul levier crédible pour viser des responsables que la justice congolaise ne peut atteindre. Fragiliser l’institution, en poussant des États à la quitter, reviendrait à refermer cette porte.
L’argument de Cameron Hudson tient à un paradoxe. « Cela paraît si discordant venant de notre ambassade à Kigali, un pays qui a bénéficié de la justice réparatrice et internationale, et qui est souvent cité comme une raison de créer la CPI », a-t-il écrit. Le Rwanda a été le théâtre du génocide de 1994, jugé par un tribunal international de l’ONU installé à Arusha. Kigali, pourtant, récuse la Cour pénale internationale, que sa porte-parole Yolande Makolo qualifie d’institution « sélective » visant les Africains. L’ironie n’en est pas moins réelle, car c’est depuis la ville symbole de la justice d’après-génocide que l’attaque contre cette justice a été relayée.
Rien n’indique, à ce stade, que la Cour s’apprête à inculper des responsables du M23 ou de l’armée rwandaise, aucune poursuite nominative n’ayant été annoncée. Mais pour les victimes de l’Est, la seule enquête en cours capable, un jour, d’y aboutir se trouve à La Haye. En affaiblissant la CPI, Washington affaiblit aussi, sans le dire, le dernier tribunal qui promet une justice aux Congolais.
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