Diplomatie Kagame, le nouveau Maduro face à Trump?

Kagame, le nouveau Maduro face à Trump?

Kagame, le nouveau Maduro face à Trump?
AFP

La Rédaction
Kinshasa - 19 JUILLET 2026 - 15:50 WAT · 8 min de lecture

Le 3 janvier 2026, vers deux heures du matin, environ deux cents militaires américains et cent cinquante aéronefs se sont abattus sur Caracas. Nicolás Maduro a été capturé à Fort Tiuna, transféré la nuit même vers un porte-hélicoptères, puis vers New York, où il a plaidé non coupable deux jours plus tard. Six mois après, à Kigali, devant les cadres de son parti réunis à l’Intare Arena, Paul Kagame prévenait qu’il ne se tairait « que lorsque je serai mort ». La veille, l’échéance à laquelle Washington disait espérer un retrait des forces rwandaises de l’est de la République démocratique du Congo était passée sans qu’un soldat ne bouge, et sans conséquence. Deux dirigeants au profil voisin, un même Washington, deux traitements opposés.

Sur le papier, les deux hommes cochent les mêmes cases. Maduro avait renié l’accord de la Barbade d’octobre 2023, qui l’engageait à des élections libres, puis s’était maintenu au pouvoir après un scrutin de juillet 2024 que Washington n’a pas reconnu. Il a défié le rétablissement des sanctions pétrolières et durci sa posture, annonçant la mobilisation de « près de 200 000 » soldats selon son ministre de la Défense Vladimir Padrino López. Kagame, lui, n’a pas retiré ses troupes dans les quatre-vingt-dix jours prévus par l’accord de Washington du 4 décembre 2025, il a défié une série de sanctions américaines, et il a durci son propos. Chacun viole un engagement pris devant les États-Unis, chacun résiste à la contrainte économique, chacun hausse le ton. Le sort que Washington leur a réservé n’a rien de comparable.

Contre Caracas, l’escalade américaine est allée jusqu’à son terme. À partir de septembre 2025, l’armée a déployé dans les Caraïbes des destroyers, des chasseurs F-35 et le porte-avions USS Gerald R. Ford, puis frappé des dizaines d’embarcations présentées comme liées au narcotrafic. Le 16 décembre 2025, Donald Trump ordonnait un « blocus total et complet » des pétroliers sanctionnés. Trois semaines plus tard, ses troupes capturaient le chef de l’État vénézuélien. La légalité de cette campagne est contestée jusque dans les cercles juridiques américains. Pour Matthew Waxman, spécialiste du droit de la sécurité nationale au Council on Foreign Relations, « la Charte des Nations unies interdit la force contre un autre État, sauf appui du Conseil de sécurité ou légitime défense », et « l’administration n’a pas établi d’argument de légitime défense conforme aux standards internationaux ». Washington a agi malgré tout.

Contre Kigali, la même Amérique s’est arrêtée bien avant. Son arsenal se limite à des sanctions ciblées du Trésor, égrenées sur dix-huit mois. Le 20 février 2025, l’OFAC désignait James Kabarebe, ministre d’État rwandais. Le 2 mars 2026, elle visait l’armée rwandaise elle-même et quatre de ses officiers supérieurs, réclamant « le retrait immédiat des troupes, des armes et des équipements » des Forces de défense rwandaises, selon le secrétaire au Trésor Scott Bessent. Le 25 juin 2026, elle frappait la raffinerie Gasabo Gold et un réseau de contrebande d’or. Aucune de ces mesures n’a été assortie d’une menace de force, et l’accord de Washington lui-même, rappelle Radio Okapi, « ne prévoit pas de sanctions automatiques en cas de non-respect ». Sur le fond, la doctrine américaine exclut l’option armée pour ce conflit. « Il n’y a pas de solution militaire à la crise dans l’est de la RDC », déclarait un porte-parole du Département d’État dès juin 2025.

Ce contraste n’est pas un hasard, et il tient d’abord à une doctrine. L’administration Trump traite le dossier des Grands Lacs comme une affaire de transaction, non de coercition. Le Rwanda n’y est pas une cible mais un cosignataire, associé par Washington à un « cadre de prospérité économique » paraphé à la Maison-Blanche. Le jour de la signature, en juin 2025, Marco Rubio saluait un accord qui « nous donne des partenaires avec qui faire des affaires ». Le Venezuela, lui, relève dans la stratégie de sécurité nationale de décembre 2025 d’une priorité hémisphérique. L’analyste Imdat Oner, de l’Orion Policy Institute, y lit un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe, qui a « fait de l’hémisphère occidental la ligne de front de la défense du territoire ». Un conflit d’Afrique centrale n’entre dans aucune de ces cases. Le chercheur Mvemba Dizolele, du CSIS, avertissait que l’accord risquait de « réduire la paix à un échange transactionnel », l’attention de Washington étant « ailleurs, détournée vers l’Ukraine, Gaza » et le Proche-Orient.

La deuxième raison est juridique. Violer un accord bilatéral n’est ni un emploi de la force ni une agression armée au sens de la Charte, et n’ouvre aucun droit d’y répondre par les armes. Le point vaut a fortiori pour le Rwanda, qui ne présente même pas le prétexte intérieur que Washington a invoqué contre Caracas, celui de la drogue atteignant le sol américain. Encore ce prétexte est-il jugé insuffisant par les juristes. Dans Just Security, le professeur de droit international Michael Schmitt et ses coauteurs écrivent que le narcotrafic « n’est pas le type d’activité qui déclenche le droit de légitime défense en droit international. Ce n’est pas un emploi de la force, ce ne sont pas des hostilités, ce n’est pas un combat ». Si l’action contre le Venezuela franchit déjà la ligne, une action contre le Rwanda, sans frontière commune ni cartel visant les États-Unis, n’aurait aucune base légale à invoquer.

La troisième raison est la plus concrète. Kigali est protégé par un réseau d’intérêts occidentaux qui transforme chaque tour de vis en coût pour ceux qui le donnent. Le Rwanda est le troisième contributeur mondial de troupes aux opérations de paix de l’ONU, déployé au Mozambique, en Centrafrique et ailleurs. Il a signé mi-2025 un accord pour accueillir des migrants expulsés des États-Unis, et un protocole sur les matières premières critiques avec l’Union européenne. Sa mémoire de 1994 lui vaut, dans les capitales occidentales, une déférence particulière. Chacun de ces liens est un frein. Washington sanctionne une raffinerie d’un côté et contractualise l’étain rwandais de l’autre, l’entreprise Trinity Metals ayant signé en mai 2025 une lettre d’intention avec le Département d’État.

L’option militaire américaine contre le Rwanda n’est donc pas seulement improbable, elle n’a jamais figuré à l’ordre du jour. La vraie question que soulève le précédent vénézuélien n’est pas celle de la force, mais celle du plafond de la pression non militaire, et de la volonté de l’atteindre. Sur ce terrain, les analystes jugent l’arsenal loin d’être épuisé. Jason Stearns, fondateur du Congo Research Group, rappelait dans Time que l’Occident « dispose d’un levier énorme » et pourrait faire « bien davantage, imposer des interdictions de visa, des avis aux voyageurs et aux entreprises, et pousser la Banque mondiale à suspendre ses projets ».

Cette pression, telle qu’exercée jusqu’ici, n’a pas fait céder Kigali. Le mécanisme est un calcul, que résume le chercheur Yvon Muya, de l’Université Saint-Paul d’Ottawa, « pour que les acteurs changent leur fusil d’épaule, il faut que le coût de la guerre devienne supérieur au coût de la concession. Or on voit bien que les États-Unis multiplient les sanctions, mais que le Rwanda ne bouge pas d’un iota ». Kagame a fait de ce refus une posture. Aux sanctions, il répond qu’elles « ne sont que des insultes jetées au visage de mon pays », et prévient, « n’attendez pas que je lève nos mesures défensives pendant que vous ne faites rien pour arrêter ce qui menace mon pays ». Au Africa CEO Forum, en mai 2026, il concédait pourtant leur morsure, « oui, cela fait mal, c’est certain, et c’est le but recherché ».

Reste à savoir quel instrument pourrait, à défaut de la force, modifier ce calcul. Les spécialistes convergent vers le levier financier. Erik Kennes, de l’Institut Egmont, estime que la sanction de l’armée rwandaise « pourrait contraindre les Forces de défense rwandaises à réduire leur soutien au M23 pour éviter une nouvelle vague de sanctions visant l’appareil sécuritaire et le secteur minier ». Sasha Lezhnev, de l’ONG The Sentry, plaide pour cibler l’or, principale rente d’exportation rwandaise. Tous posent la même condition, une coordination soutenue entre Washington et Bruxelles, et la fermeture du débouché émirati par lequel l’or transite. Le précédent Maduro n’offre donc pas à Kinshasa un modèle. Il lui tend un miroir. Il montre jusqu’où Washington sait aller quand une doctrine, un intérêt matériel et un cadre juridique s’alignent, et il rappelle qu’aucun des trois ne s’aligne pour le Congo. Le levier capable de peser sur Kigali existe, mais il est économique, et il n’a pas encore été actionné jusqu’au bout.

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B
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