RDC : vers un mandat supplémentaire pour Félix Tshisekedi ? Décryptage des signaux politiques
Une phrase du chef de l’État a suffi à relancer toutes les interrogations : « Si le peuple veut, alors je vais rester au pouvoir. » Depuis, chaque avancée du dossier référendaire est interprétée à travers le prisme d’un possible troisième mandat. Derrière les discours officiels sur la réforme des institutions se joue peut-être l’une des plus importantes batailles politiques de l’ère Tshisekedi.
Le chef de l’État congolais, Félix Tshisekedi. ©️ Presidence RDC
AFP
Alors que le chef de l’État congolais assure vouloir s’en remettre à la volonté populaire, ses adversaires y voient les prémices d’un projet destiné à contourner la limitation constitutionnelle des mandats présidentiels. Au-delà des prises de position partisanes, l’enjeu est devenu l’un des principaux marqueurs de la vie politique congolaise à deux ans de l’échéance présidentielle de 2028.
Une phrase qui a relancé tous les soupçons
Le tournant intervient lors de la conférence de presse présidentielle du 6 mai dernier. Interrogé sur la possibilité d’un troisième mandat, Félix Tshisekedi déclare qu’il n’a jamais demandé un troisième mandat mais que, « si le peuple le veut », il pourrait l’accepter dans le cadre d’un processus constitutionnel validé par référendum.
Cette déclaration a immédiatement provoqué une onde de choc politique. Pour ses soutiens, elle traduit un attachement au principe de souveraineté populaire. Pour l’opposition, elle constitue au contraire l’aveu d’une volonté de remettre en cause le verrou constitutionnel limitant le nombre de mandats présidentiels.
Le chef de l’État ne cache d’ailleurs plus son souhait de voir évoluer la Constitution de 2006, qu’il juge imparfaite et inadaptée à certaines réalités institutionnelles du pays. Depuis plusieurs mois, des cadres de l’Union sacrée multiplient les appels à une réforme profonde, voire à l’élaboration d’une nouvelle Constitution.
Le référendum comme porte d’entrée
Le débat a pris une dimension nouvelle avec l’examen puis l’adoption de la proposition de loi encadrant l’organisation d’un référendum constitutionnel. Le 15 juin, le Sénat a adopté en deuxième lecture ce texte qui fixe notamment les conditions d’organisation d’un référendum et prévoit les mécanismes devant conduire à l’élaboration d’une nouvelle Constitution. Cette étape législative rapproche davantage le pays d’une éventuelle consultation populaire sur l’avenir de ses institutions.
Officiellement, les promoteurs de la réforme soutiennent qu’il s’agit de corriger certaines faiblesses institutionnelles, d’améliorer la gouvernance et d’adapter les textes aux défis sécuritaires auxquels fait face la RDC.
Cependant, une partie de la classe politique estime que la véritable finalité de cette démarche est ailleurs : ouvrir la voie à une remise à zéro du compteur présidentiel et permettre à Félix Tshisekedi de briguer un nouveau mandat après 2028. Cette hypothèse est aujourd’hui au cœur des controverses politiques.
L’intransigeant Kabund
Parmi les voix les plus virulentes contre le projet figure Jean-Marc Kabund, ancien proche du chef de l’État devenu l’un de ses principaux opposants. Le 2 juin, à la veille d’une journée « ville morte » organisée par la coalition d’opposition C64, Kabund accusait ouvertement le président de vouloir modifier la Constitution « non pour améliorer les conditions de vie » des Congolais, mais pour « s’ouvrir la voie à un pouvoir sans limite ».
Dans son argumentaire, l’ancien premier vice-président de l’Assemblée nationale estime que le projet constitutionnel ne répond à aucune urgence sociale ou économique et qu’il risque au contraire de fragiliser davantage les institutions démocratiques. Cette position est partagée par plusieurs figures de l’opposition, notamment Martin Fayulu, Delly Sesanga, Olivier Kamitatu et Moïse Katumbi, qui dénoncent une remise en cause des acquis démocratiques obtenus après les longues crises politiques ayant marqué l’histoire récente du pays.
Fait notable, le débat constitutionnel a réussi là où plusieurs enjeux politiques avaient échoué : rapprocher des acteurs de l’opposition longtemps divisés. Réunis au sein de la coalition C64, plusieurs leaders politiques ont fait de la défense de la Constitution leur principal cheval de bataille. Dès le mois de mai, cette plateforme affirmait qu’il n’y aurait « ni troisième mandat, ni glissement, ni changement de Constitution ».
Que dit le calendrier constitutionnel ?
À ce stade, aucune consultation référendaire n’a encore été convoquée officiellement. Toutefois, l’adoption de la loi référendaire constitue une étape déterminante dans la mise en place de l’architecture juridique nécessaire à un tel processus.
Le calendrier politique congolais reste théoriquement fixé par les échéances de 2028, année de la prochaine présidentielle. Néanmoins, lors de sa conférence de presse du 6 mai, Félix Tshisekedi a également évoqué les difficultés que pourrait poser la poursuite du conflit dans l’Est du pays à l’organisation des élections dans certaines zones du territoire national. Cette déclaration a alimenté les inquiétudes de ses opposants qui redoutent un éventuel glissement du calendrier électoral.
Dans ce contexte, deux scénarios apparaissent aujourd’hui possibles : soit le débat référendaire aboutit à une réforme institutionnelle avant 2028, soit la forte résistance politique et sociale contraint le pouvoir à renoncer à toute modification touchant à l’équilibre actuel des institutions.
Un débat qui dépasse la personne de Tshisekedi ?
Au-delà du cas particulier de Félix Tshisekedi, le débat renvoie à une question plus fondamentale : celle de la stabilité des règles du jeu démocratique en RDC. Depuis l’adoption de la Constitution de 2006, la limitation des mandats présidentiels est devenue l’un des symboles majeurs de l’alternance démocratique. Pour ses défenseurs, toucher à ce principe reviendrait à rouvrir des fractures politiques que le pays tente depuis deux décennies de refermer.
Pour les partisans de la réforme, en revanche, aucune Constitution n’est immuable et les institutions doivent évoluer avec les réalités nationales.
Entre souveraineté populaire et préservation des équilibres démocratiques, le débat constitutionnel s’annonce ainsi comme l’un des principaux champs de bataille politiques des deux prochaines années. Une certitude demeure : chaque déclaration du chef de l’État, chaque avancée du processus référendaire et chaque mobilisation de l’opposition seront scrutées comme autant d’indices permettant de répondre à la question qui agite désormais le pays : la RDC est-elle en train de préparer un nouveau mandat pour Félix Tshisekedi ?
Odon Bakumba