Nouvelle carte du monde : ce qu’il faut retenir du texte adopté à l’ONU
Adopté le 4 septembre par 164 voix contre une, le texte « Corriger la carte » n’oblige personne et n’interdit pas Mercator. La RDC en est coautrice, et elle est plus grande que le Groenland de 8 %.
La résolution vise à encourager les organisations internationales et les Etats à utiliser des représentations cartographiques de type «Equal Earth». © Studio graphique FMM
AFP
La République démocratique du Congo est plus grande que le Groenland. De 8 %, très exactement : 2 345 409 kilomètres carrés contre 2 166 086. Sur la carte du monde accrochée dans la plupart des salles de classe du pays, le Groenland paraît aussi vaste que le continent africain tout entier.
C’est ce que l’Assemblée générale des Nations unies a décidé de corriger le vendredi 4 septembre 2026, en adoptant par 164 voix contre une et six abstentions un texte intitulé « Corriger la carte ». La République démocratique du Congo figure parmi ses cinquante-cinq coauteurs.
Le texte n’oblige personne et n’interdit rien
C’est le premier point à retenir, et il conditionne tous les autres. Une résolution de l’Assemblée générale n’est pas contraignante. Celle-ci « encourage », « invite », « exhorte » et « préconise ». Elle n’ordonne pas.
Elle n’interdit pas non plus la projection de Mercator. Le texte pose expressément qu’il agit « sans préjudice de la pratique établie en ce qui concerne l’utilisation de matériel cartographique aux fins de la navigation ». Le ministère togolais des Affaires étrangères, qui a porté le texte, l’a redit dans son communiqué : la résolution « ne remet nullement en cause l’utilisation de la projection de Mercator pour la navigation maritime et aérienne, à laquelle elle demeure pleinement adaptée ».
Les deux seules échéances inscrites dans le dispositif ne visent ni les États ni les écoles : le Secrétaire général doit rendre compte de l’application du texte jusqu’à la quatre-vingt-troisième session, et un point d’ordre du jour est inscrit pour cette même session. Aucune date butoir n’est fixée à personne d’autre.
Ce que la résolution demande, et à qui
Le dispositif compte dix-sept paragraphes. Il vise cinq destinataires distincts.
- Les États membres : adopter et diffuser la projection Equal Earth et les autres projections équivalentes « lorsque les dimensions [des continents] revêtent une importance cruciale », et « intégrer l’enseignement critique de la cartographie dans les programmes scolaires ».
- Les agences onusiennes, nommément l’UNESCO, le PNUD, le Comité d’experts sur la gestion de l’information géospatiale et le Bureau des affaires spatiales : travailler avec les organisations régionales, « notamment l’Union africaine », sur les normes, les programmes d’enseignement et les capacités nationales.
- Les plateformes technologiques mondiales : engager un dialogue avec les États et les organisations régionales.
- Les entreprises du numérique : promouvoir « des pratiques transparentes et inclusives en matière de représentation de la taille des continents ».
- Les pays en développement, dont ceux « en proie à un conflit ou sortant d’un conflit » : bénéficier d’un renforcement de capacités en cartographie, géodésie et infrastructures d’information géospatiale.
Ce dernier paragraphe est celui qui engage le plus directement la République démocratique du Congo. Il porte sur le transfert de technologies et la formation, pas sur l’image du continent.
La déformation obéit à une formule
La projection de Mercator date de 1569. Elle est l’œuvre du cartographe flamand Gerardus Mercator et elle a été conçue pour une tâche précise : transformer les routes à cap constant en lignes droites, ce qui permet au navigateur de relever son cap au rapporteur. Elle est conforme, c’est-à-dire qu’elle conserve les angles. Elle ne conserve pas les surfaces.
Le mécanisme est arithmétique. Le facteur d’agrandissement des surfaces vaut l’inverse du carré du cosinus de la latitude. Il donne :
- à l’équateur : 1
- à 30 degrés : 1,33
- à 45 degrés : 2
- à 60 degrés : 4
- à 70 degrés : 8,55
- à 83 degrés : 67,3
Le Groenland s’étend d’environ 60 à 83 degrés de latitude nord. Il est donc agrandi d’un facteur qui va de 4 à plus de 67. La République démocratique du Congo s’étend d’environ 5 degrés nord à 13 degrés sud, de part et d’autre de l’équateur. Son facteur d’agrandissement est compris entre 1 et 1,03.
Le pays n’est donc pas rétréci par Mercator. Il est l’un des seuls à ne pas être agrandi. Le résultat visuel est le même.
La projection Equal Earth, que le texte cite nommément, a été publiée en 2018 par Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny dans l’International Journal of Geographical Information Science. Elle est pseudo-cylindrique et équivalente : elle conserve les rapports de superficie. Elle déforme les formes en retour. Le préambule de la résolution le reconnaît lui-même : aucune projection ne peut représenter parfaitement une surface courbe sur un plan.
Le seul vote contre est américain
Les États-Unis ont voté contre. Leur représentante adjointe auprès du Conseil économique et social, Yaryna Ferencevych, a livré son explication de vote avant le scrutin : « Cette résolution tourne en dérision le travail et la raison d’être de cette institution. » Elle a rattaché l’initiative à « un projet idéologique beaucoup plus vaste et plus radical », reproché à l’Assemblée de débattre de « projets cartographiques du XVIe siècle » et de leur rôle dans la promotion des réparations et de la « justice cognitive », et appelé les autres délégations à rejeter pleinement le texte.
Six États se sont abstenus : l’Estonie, la Géorgie, la Lituanie, la Moldavie, la Serbie et l’Ukraine. Leurs motifs ne portent pas sur l’Afrique. L’Ukraine a jugé que la projection Equal Earth représente des territoires ukrainiens occupés d’une manière totalement inacceptable et a prévenu : « On est en train d’ouvrir une boîte de Pandore. On ne peut corriger les injustices du passé en créant de nouvelles difficultés. » La Serbie a relevé des inexactitudes dans la même projection.
L’Union européenne, qui a voté pour, a fait consigner que la portée du texte est strictement limitée à l’éducation, à la sensibilisation et à la culture géographique, et qu’il ne traite ni n’affecte les questions de souveraineté, de statut territorial, de délimitation ou de frontières internationalement reconnues. Le Mexique a résumé la position des partisans : « Ne politisons pas ce texte, Equal Earth est simplement une alternative technique. »
Le texte vient de Dakar, de Lomé et d’Addis-Abeba
La résolution n’est pas née à New York. Elle a trois antécédents datés.
Le 7 avril 2025, à Dakar, les organisations Africa No Filter et Speak Up Africa lancent la campagne « Correct The Map », qui demande aux institutions internationales de passer à Equal Earth. « En réduisant la taille de l’Afrique, nous minimisons inconsciemment son importance », déclarait alors Moky Makura, directrice exécutive d’Africa No Filter.
Du 8 au 12 décembre 2025, le neuvième Congrès panafricain se tient à Lomé. Sa déclaration finale demande à l’Union africaine et à ses États membres d’adresser une requête formelle aux Nations unies.
En février 2026, à Addis-Abeba, la trente-neuvième session ordinaire de la Conférence de l’Union africaine adopte trois décisions liées, dont l’une porte spécifiquement sur l’initiative de correction de la carte. L’Union africaine y retient Equal Earth comme norme cartographique.
Au lendemain du vote, le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a salué le résultat en une phrase : « L’Afrique doit être représentée telle qu’elle est réellement : dans ses vraies dimensions et à sa juste place dans le monde. »
Ce que le Togo a dit en présentant le texte
Le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a présenté la résolution au nom du Groupe africain. « Cette question dépasse donc le champ strict de la cartographie : elle concerne la justice cognitive, la dignité des peuples, la mémoire historique et la lutte contre les représentations héritées qui influencent encore les perceptions », a-t-il déclaré devant l’Assemblée.
Il a assorti la démarche d’une clause de non-agression : « Notre approche n’est dirigée contre aucune nation, aucune civilisation ni aucune tradition cartographique. » Et il a résumé la portée du texte : « Une carte juste ne change pas la géographie du monde, elle change notre façon de voir le monde. »
L’ONU n’utilise déjà pas Mercator
C’est le point que la couverture du vote a le plus souvent laissé de côté. La résolution ne change rien aux cartes de l’Organisation, parce que celle-ci n’emploie pas Mercator.
L’emblème des Nations unies, approuvé par la résolution 92 (I) du 7 décembre 1946, est décrit dans le texte fondateur comme une carte du monde en projection azimutale équidistante centrée sur le pôle Nord, s’étendant jusqu’au soixantième parallèle sud. Quant aux cartes de travail, la Section de l’information géospatiale indique que le Secrétariat n’a pas de projections prescrites et que la majorité de ses planisphères recourent aux projections de Robinson, de Winkel III ou d’Eckert IV.
Aucune de ces trois n’est une projection équivalente. Ce sont des compromis. L’Organisation n’a annoncé aucun passage à Equal Earth pour ses propres productions.
Deux engagements pris, aucun du côté des plateformes
Le jour du vote, à Paris, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a annoncé que son ministère abandonnait Mercator. « Le Groenland semble presque aussi vaste que l’Afrique, alors que l’Afrique est en réalité environ quatorze fois plus grande », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Changer de carte ne change évidemment pas le monde. Mais corriger une représentation qui le déforme, c’est déjà faire œuvre de vérité. » Le communiqué officiel ne nomme aucune projection de remplacement.
Le Togo, lui, vise le changement de ses supports scolaires de géographie d’ici la fin de l’année 2026. La Banque mondiale avait déjà annoncé en août 2025 son basculement progressif vers Equal Earth.
Les cartes en ligne, elles, restent en Web Mercator, la variante retenue par les principaux services de cartographie numérique. Aucune plateforme technologique n’a répondu aux paragraphes 8 et 9 de la résolution.
« Maintenant le vrai travail commence », a réagi Moky Makura après le vote. « Nous voulons voir des cartes exactes dans les écoles, les manuels, les rédactions, les entreprises et sur les plateformes numériques que des milliards de gens utilisent chaque jour. »
Odon Bakumba