TRIBUNE/ Pour vaincre le Rwanda, Tshisekedi doit d’abord vaincre nos (ses) propres démons
TRIBUNE/ Pour vaincre le Rwanda, Tshisekedi doit d’abord vaincre nos (ses) propres démons
AFP
Le danger suprême qui plane sur la République démocratique du Congo ne s’insinue pas depuis les collines décharnées du Rwanda, ni dans les conciliabules hypocrites de la communauté internationale. Non. Ce ne sont ni les incursions rwandaises, ni les connivences extérieures qui forment la plus funeste menace pesant sur ce pays d’une splendeur tragique. Le Rwanda n’a ni la profondeur géographique, ni la richesse minérale, ni l’histoire tumultueuse qui fait du Congo une énigme grandiose. Et pourtant, depuis trois décennies, il lui dicte son cauchemar. Pourquoi ?
La réponse est moins tapageuse qu’une déclaration de guerre, moins visible qu’un bataillon armé. Elle se tapit dans l’ombre des ministères, se répand dans les couloirs du pouvoir, se glisse dans les poignées de main moites de la bureaucratie : l’incompétence et l’indiscipline. Elles s’infiltrent comme des volutes de fumée, parfois sous le masque de la corruption, parfois sous celui du laxisme, tantôt dans la négligence crasse, tantôt dans la paresse ordinaire qui transforme le faste en ruine.
Car, nulle part ailleurs l’incompétence n’est sanctuarisée comme une institution. Aux États-Unis, en France, au Rwanda même, la corruption n’est pas absente, mais elle se heurte à une barrière : le refus catégorique d’élever la médiocrité en norme. Et pourtant, ici, en RDC, depuis la naissance chaotique de la nation, l’incompétence s’est glissée dans le siège du capitaine et a prétendu piloter l’embarcation. Les pères fondateurs du Congo, embarqués dans une indépendance plus subie que conquise, improvisaient, apprenaient à gouverner en gouvernant. Ils méritent indulgence.
Puis vint Mobutu, avec sa zairianisation teintée d’un lyrisme populiste. Il avait la volonté, mais sous ses pas, l’incompétence s’installa avec la ténacité du lierre. La machine grinça, puis s’enraya. La combativité du Maréchal masqua un temps la faillite. Il y eut encore des figures d’excellence : Joseph Iléo en politique, Thomas Kanza en diplomatie, Lema Mabilia en ingénierie, Françoise Mukuku en sciences sociales, et d’autres encore, isolés, brillants, mais perdus dans une mer d’indiscipline.
Et quand le Zaïre s’enfonça, c’était dans un abîme tapissé de flatteries, une tragédie grecque où l’orgueil du souverain fut nourri par des courtisans avides, leur insouciance transformant un géant en spectre. Laurent-Désiré Kabila arriva trop tard, héritant d’un pays immensément riche et inexplicablement vulnérable. L’ennemi, à l’extérieur, n’avait pas besoin de forcer la porte : il n’y avait plus de gardien.
Joseph Kabila, lui, se battit, rafistola un État déjà en ruine, mais se heurta à l’essence même du drame congolais : un peuple si longtemps accoutumé à la désorganisation qu’il en fit une seconde nature. Lui aussi, pris entre la résilience et l’impunité, finit par entretenir l’équilibre macabre de la stagnation. Près de vingt ans de gestion et, au moment de son départ, il avoua son échec : il n’avait pas réussi à changer l’homme congolais. Mais l’homme congolais n’a pas vocation à se transformer par miracle. Il appartient à ses dirigeants de le guider, de l’éduquer, de le discipliner.
Puis vint 2019. Les dés étaient jetés. Une nouvelle ère semblait s’ouvrir, portée par une volonté inédite, par trois décennies d’un combat démocratique personnifié en un homme devenu monument, je cite ici Le Sphinx en personne! Son fils, héritier légitime de son combat. Ils savaient, ces nouveaux dirigeants, où se trouvait la faille. Ils savaient que l’urgence était de briser ce cycle funeste. Six ans plus tard, qu’en est-il ? Qui peut aujourd’hui, les yeux dans ceux du peuple, affirmer sans rire que les choses ont changé, ou même qu’elles vont dans la bonne direction ? La légèreté demeure, l’expérimentation tâtonnante aussi, et le poison de l’incompétence continue d’empoisonner chaque veine de l’État.
Et pourtant, il n’est pas trop tard. Il est des moments dans l’histoire où la fatalité peut être défiée, où l’individu peut, par un sursaut, transcender l’héritage pesant de ses prédécesseurs. Félix Tshisekedi est au carrefour du destin. L’heure n’est plus aux hésitations ni aux nominations approximatives de médiocres. L’heure est au courage de balayer la gestion hasardeuse, de refonder une armée digne de ce nom, de réunir les esprits les plus brillants, de concevoir des réformes qui secoueront ce pays jusqu’aux racines.
Car malgré tout, nous avons fait un choix fondamentalement juste : celui de la démocratie. Nous avons refusé le chemin sombre des seigneurs de guerre. Peu importent les erreurs de nos dirigeants, Tshisekedi demeure l’alternative légitime pour sauver ce pays. Mais à une condition : qu’il change, qu’il enclenche la véritable révolution. La véritable guerre du Congo ne se livre pas contre le Rwanda. Non, la guerre fondamentale est celle qu’elle doit mener contre elle-même. Contre ses maux. Contre ses vieux démons d’indiscipline et d’incompétence. Si cette guerre est gagnée, le Rwanda et ses ambitions deviendront un simple détail de l’Histoire. L’enjeu est là, et le Président Tshisekedi doit, aujourd’hui plus que jamais, incarner le début du renouveau.
L’avenir du Congo ne se jouera pas à Kigali. Il se joue ici, maintenant, dans chaque choix posé, chaque décision tranchée, chaque acte accompli. L’Histoire attend. Et l’Histoire ne pardonne pas l’indécision. Mais l’histoire sait pertinemment qu’il n’y a ni rébellion ni même de révolution incarnée par les pentains de Kagame. L’histoire sait que c’est depuis Kinshasa, depuis le bureau de Tshisekedi, que viendra le changement, les décisions fortes et courageuses, qui entameront l’inéluctable marche vers le reveil de cet éléphant endormi au coeur de l’Afrique qu’est le Congo.
Litsani Choukran,
Le Fondé.
Je suis satisfait de votre analyse puisque le raisonnement utilisé. Et le même qui me taraude chaque jour.
Vous avez tout dit.
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