Ebola en Ituri : 15 % des établissements de soins ont un triage à circuit unidirectionnel, 123 agents de première ligne infectés, 36 morts
Mesuré une seule fois, le 11 juillet, l'indicateur n'a pas bougé depuis : 175 établissements de soins sur 1 170 disposent d'un triage à circuit unidirectionnel en Ituri, et 45 sur 678 d'un kit complet de prévention des infections dans les aires à haut risque. Le rapport de l'INSP relie lui-même ce déficit aux 123 personnels de première ligne infectés, dont 36 sont morts.
Ebola en Ituri : 15 % des établissements de soins ont un triage à circuit unidirectionnel, 123 agents de première ligne infectés, 36 morts
AFP
Le chiffre n’a pas bougé d’un point depuis le 11 juillet. Ce jour-là, le Centre d’opérations d’urgence de santé publique mesurait, pour la seule fois des rapports de juillet, l’état de la prévention des infections dans les structures de soins de l’Ituri. « 175 établissements de soins sur 1 170 disposaient d’un triage ou prétriage avec circuit unidirectionnel, soit 15,0 % ; 45 établissements de soins sur 678 dans les aires de santé à haut risque avaient reçu un kit complet PCI, soit 6,6 % ; 924 prestataires sur 1 640 avaient été formés sur la PCI/EHA Ebola, soit 56,3 % ; et 208 établissements de soins sur 1 170 disposaient d’une capacité de conservation de l’eau pour 48 heures, soit 17,8 % », écrivait le rapport de situation numéro 058. La valeur disparaît ensuite des rapports des 13 et 15 juillet, reparaît le 17, et se retrouve reconduite à l’identique dans tous les rapports suivants, jusqu’à celui du 23 juillet.
Ce que la valeur mesure a changé de nom en route. Le 17 juillet, le rapport numéro 064 la fait entrer dans son encadré sous une formule raccourcie, « 175/1 170 unités de triage fonctionnelles », qui passe ensuite dans le tableau des défis. Un triage à circuit unidirectionnel sépare physiquement les entrants et empêche un cas suspect de croiser les autres patients. Le rapport du 11 juillet comptait les établissements qui en disposaient, pas des unités isolées. Sur les 1 170 établissements couverts par l’indicateur, 995 ne disposaient pas de ce circuit le jour du relevé. Combien pratiquaient un tri sans respecter ce standard, le rapport ne le dit pas.
Le chiffre le plus dur du même relevé n’a, lui, jamais été repris. Dans les aires de santé classées à haut risque, 45 établissements sur 678 avaient reçu un kit complet de prévention des infections, soit 6,6 %. Cet indicateur disparaît après le 11 juillet. Il n’a été republié ni dans le tableau des défis, ni ailleurs.
Bunia 14 morts, Mongbwalu 8, Nizi 3 sur 3
L’impact, l’État l’écrit lui-même, dans la colonne prévue à cet effet. Face au défi numéro 7, « Insuffisance des intrants PCI (EPI, chlore) et unités de triage fonctionnelles limitées (175/1 170, soit 15 %) », le rapport du 23 juillet inscrit : « Risque élevé d’infections nosocomiales (123 cas PPL dont 36 décès) ». L’action requise tient en une ligne : « Approvisionnement urgent, renforcement des formations en PCI ».
Le tableau 8 du même rapport détaille ces 123 cas. Le document précise la catégorie : « PPL = personnels de santé et prestataires de première ligne. » Elle englobe les hygiénistes, les agents de surveillance et les prestataires du pilier prévention, pas seulement les infirmiers et les médecins. Sur ces 123 personnes, 67 sont guéries, 20 étaient encore hospitalisées et 36 sont mortes, pour une létalité de 29,3 %. Bunia en compte 35, dont 14 sont morts. Rwampara 32, dont 7. Mongbwalu, la zone de santé où l’épidémie a été déclarée le 15 mai, en compte 16, dont 8 sont morts, un sur deux. À Nizi, les trois agents infectés sont morts tous les trois.
Le périmètre du tableau mérite d’être dit. Jusqu’au 19 juillet, le rapport l’intitulait « cumul au [date], Ituri » ; la mention disparaît le 22 sans que le contenu change. Les onze zones de santé listées sont toutes iturienne. Le décompte ne couvre donc pas les quatre autres provinces touchées. Une incohérence interne subsiste, que le rapport ne signale pas : la colonne des hospitalisations somme à 18 quand la ligne de total en affiche 20.
La série raconte deux choses distinctes. Le nombre d’infections monte sans interruption : 109 le 3 juillet, 112 le 8 juillet, 114 le 13 juillet, 119 le 15 juillet, 121 le 19 juillet, 123 le 23 juillet. Le nombre de morts, lui, est bloqué à 36 depuis le rapport du 13 juillet, soit dix jours sans décès supplémentaire déclaré pendant que les cas gagnaient neuf unités. Aucun rapport n’explique cette stabilité, qui peut tenir à une meilleure prise en charge comme à un retard de notification.
Quatre morts en quatre jours, avant même que l’épidémie ait un nom
L’épidémie a commencé par là. Le cas suspect le plus ancien connu est un agent de santé qui a développé ses premiers symptômes le 24 avril et qui est mort dans un centre médical de Bunia. Entre le 24 et le 27 avril, quatre soignants sont morts en quatre jours à l’hôpital général de référence de Mongbwalu. L’Organisation mondiale de la santé n’a été alertée que le 5 mai, la confirmation du virus Bundibugyo est tombée le 14, la déclaration officielle le 15. Dans sa note du 21 mai, l’organisation qualifie cette séquence de manquements critiques aux protocoles de prévention des infections.
Deux évaluations antérieures au relevé du 11 juillet donnaient, au Nord-Kivu, des niveaux comparables. Le 3 juillet, huit établissements de la zone de santé de Beni obtenaient un score moyen de conformité de 28,1 %. Cinq jours plus tard, l’exercice élargi à dix-huit établissements des zones de Musienene et Beni donnait 25,1 %. Le rapport le formule sans détour : « Évaluation PCI (scorecard) a été réalisée dans 18 établissements de santé des zones de santé de Musienene et Beni, avec un score moyen de conformité de 25,1 %, reflétant un faible niveau d’application des mesures essentielles de prévention et de contrôle des infections, surtout dans les dispensaires et structures privées pourtant très fréquentées. » En Tshopo, cinq unités de triage sur soixante-dix-neuf étaient fonctionnelles au 22 juillet.
Les grévistes ont mis un visage sur le défi n°7
Le rapport avait nommé le manque le premier. Son défi numéro 7 du 11 juillet pointait déjà l’insuffisance des intrants et la formation limitée, avec 112 cas et 35 décès parmi les personnels de première ligne. Trois jours plus tard, les équipes du centre de traitement de Rwampara durcissaient leur mouvement. « Outre la crise salariale, les grévistes dénoncent des conditions de travail délétères et dangereuses, caractérisées par un manque d’équipements de protection individuelle (EPI) appropriés qui les expose directement à des risques élevés de contamination par le virus Ebola », rapportait Radio Okapi le 14 juillet, qui précisait le même jour que la coordination de la riposte à Bunia n’avait pas donné suite à ses demandes d’interview.
Le lendemain, devant le centre de traitement de Bunia, hygiénistes, agents de surveillance et sensibilisateurs manifestaient à leur tour. Leur porte-parole, que la source ne nomme pas, lisait un mémorandum : « Cette situation affecte le moral des équipes, compromet la continuité des activités et a conduit les prestataires concernés à observer un mouvement de grève pacifique jusqu’à la résolution de leurs préoccupations. Nos revendications : vérification transparente des listes de paie ; paiement intégral des véritables prestataires PCI ; égalité de traitement et respect des engagements », rapportait Radio Moto.
Le pilier tourne malgré tout, et le même rapport du 23 juillet le documente : 18 rings ouverts, 35 établissements suivis, 10 évaluations, 9 établissements et 8 moyens de transport décontaminés, 182 personnels de première ligne formés, 44 ménages décontaminés sur 107 dans les quarante-huit heures. La pression sur les structures, elle, ne retombe pas. Au Nord-Kivu, 192 patients étaient en isolement le 23 juillet pour 141 lits. À Bunia, la coordinatrice des urgences de Médecins sans frontières, Sylvie Kaczmarczyk, décrivait le 15 juillet un centre saturé : « À Bunia, le centre de traitement d’Ebola d’Elikiya, doté de 90 lits, fonctionne presque toujours à pleine capacité. Les gens nous disent régulièrement qu’ils préfèrent attendre chez eux et ne venir que lorsqu’un lit se libère. » Le même jour, la responsable du programme d’urgence de l’organisation, Trish Newport, résumait le retard accumulé : « Chaque retard coûte des vies. Nous continuons à courir après l’épidémie au lieu de garder une longueur d’avance sur elle. »
Deux séries de données manquent pour aller plus loin, et une réponse. Les rapports écrivent « insuffisance des intrants PCI » depuis des semaines sans jamais publier un stock, une rupture ou un délai de réapprovisionnement. Sur les 36 personnels de première ligne morts, aucune source publique ne donne un nom, une fonction ou une zone de santé rattachée à une personne. Les quatre morts de Mongbwalu qui ont ouvert cette épidémie sont, trois mois plus tard, toujours anonymes. Et aucune réponse nominative de la coordination de la riposte sur le triage et les équipements de protection ne figure à ce jour dans une source publique.
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